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1982, désert du Mojave : Swann et ses amis libèrent une petite fille des griffes de Nix, gourou d'une secte fanatique. Contaminé par les pouvoirs du sorcier, il parvient néanmoins à le mettre hors d'état de nuire. 1995, New York : le détective privé Harry d'Amour, au sortir d'une affaire éprouvante (un cas de possession), est chargé d'une enquête de routine à Los Angeles. Mais très vite, ses investigations bifurquent dans une autre direction. Dorothea, la belle épouse de Swann (et qui n'est autre que la petite fille sauvée autrefois), charge en effet Harry d'Amour d'élucider les meurtres et disparitions dont sont victimes les anciens amis de son mari, devenu l'illusionniste le plus célèbre de la côte Ouest. Et c'est à ce moment précis que, lors de son dernier spectacle, Swann trouve une mort atroce.



Méconnu du fait des conflits qu'il provoqua avec les producteurs de la MGM (une malédiction attachée à Clive Barker depuis "Nightbreed" avec la Fox Entertainment, et qui n'est pas étrangère à sa longue abstinence cinématographique depuis), "Lord of Illusions" constitue une excellente tentative d'incorporer aux canons hollywoodiens un univers à la fois terrifiant, magique et gore.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il fut si malmené, ne sortant en salle que dans une version désavouée par l'écrivain/cinéaste. Les grands producteurs américains n'aiment pas les mélanges ("Ceci n'arrivera jamais dans un film de la MGM", ne cessait obtusément de répéter son P.D.G. chaque fois qu'il regardait les rushes de Clive Barker!), et seule l'édition DVD permit au film de retrouver son intégralité.

Malheureusement pour nous, l'édition zone 2 a inexplicablement décidé d'honorer la tradition d'imbécillité de Franck Mancuso (ex-directeur de la MGM), ne distribuant qu'une version amputée de près de 10 minutes, et ce alors même que l'édition VHS bénéficiait d'ores et déjà de la version "Director's Cut"! C'est donc bien évidemment sur cette dernière que se base cette critique.



"Lord of Illusions" traduit à merveille l'univers de Clive Barker : un monde où la poésie côtoie l'horreur et la violence la plus pure, et où le réel quel qu'il soit ne tarde jamais à se fendre, tel une peau trop molle, ouvrant sur les révélations d'un ésotérisme original, noir et sanglant. De film en film, pourtant (de même, de livre en livre), une évolution a eu lieu, aussi bien du point de vue du réel que de l'imaginaire.

Comme à son habitude, Barker commence son film en nous plongeant immédiatement dans les arcanes étranges et brutaux d'une communauté liée par un savoir surnaturel. La séquence d'introduction, magnifiée par la musique solennelle, sinueuse et ténébreuse de Simon Boswell, suffirait à elle seule à faire du film un chef d'œuvre : photographie parfaite du désert Mojave où la poussière, l'aridité et les relents de mort sont palpables, dont le sol se creuse de profondeurs glaçantes. Souci hallucinant du détail, où l'on retrouve toutes les obsessions picturales du Barker peintre et dessinateur. Dialogues brefs et crus qui nous immergent sans apprêt dans la logique d'un "ailleurs" terrifiant. Personnages aux profils indécidables de vulnérabilité et de cruauté. Mouvements de caméra somptueux, cadrages qui font de chaque image un tableau unique, et montage d'une limpidité confondante. C'est toute la puissance et la singularité de Clive Barker, de nous capturer par effroi et fascination dans une réalité autre et pourtant aussitôt familière.

Toutefois la dimension fantastique prend ici une tournure toute autre que dans les films précédents. Il ne s'agit plus de matérialiser les profondeurs inconscientes et torturées du désir ("Hellraiser"), ni de célébrer les glorieuses tribus d'un imaginaire frappé d'ostracisme ("Nightbreed"). Nix est un homme devenu démon pour avoir voulu être un dieu, et dont le règne ne peut être que celui d'un nihilisme ravageant. Swann, son opposé tourmenté, connaît l'issue ultime et dangereuse de la magie, et, après avoir essayé de n'en diffuser que les bienfaits spectaculaires, cherche à se soustraire entièrement à son attirance. Le détective Harry d'Amour lui-même, ainsi que le montrera une carte de tarot prémonitoire, est comme prédestiné à rencontrer les manifestations de cet outre-monde générateur d'ultra-violence, de fanatisme et d'apocalypse, ce dont attestaient déjà les flashes-back tétanisants de sa dernière enquête.



On le voit, l'univers de Barker est arrivé à la croisée des chemins : le surnaturel lui-même s'est divisé pour engager un affrontement en son propre sein. Sa portée est devenue métaphysique, c'est-à-dire qu'elle s'interroge sur ses propres valeurs et significations, sans pour autant quitter le territoire bien concret du cœur et de la chair.


Car la grande victoire de "Lord of Illusions" n'est pas seulement dans le duel machiavélique et effrayant que se livrent artifices et magie noire. Si Barker a pu pousser aussi loin la mise en image de cet univers unique, et s'il a pu prendre un si malin plaisir à jouer avec le vrai et le faux, ménageant un suspens qui ne nous lâche pas une seconde, c'est également parce qu'il a ancré son récit dans une base ultra-solide, usant de procédés réalistes comme jamais il ne l'avait fait auparavant.

Mais attention, procédés réalistes ne veut pas dire réalisme tout court. Clive Barker n'a jamais eu l'intention de sortir de la sphère fictive, et par conséquent ne recourt jamais à des techniques cherchant à reproduire un caractère documentaire à la "Blair Witch", pour prendre un exemple facile, ni ne verse dans un quelconque naturalisme, social ou autre. Il n'y a pas de discours sur la réalité du monde tel qu'il se donne en dehors de l'art, chez Clive Barker, pour la bonne et simple raison que tout, pour lui, se pose en problème exclusivement artistique. S'il y a bien des distinctions de classes sociales dans ses films, celles-ci ne prennent un sens que par rapport à son univers imaginaire. Par exemple, si Swann est devenu riche, c'est parce qu'il a fait un usage ludique mais trompeur de la magie, véritable illusion pour le coup, dont les atours protecteurs s'effondreront de manière d'autant plus frappante. Et si les adeptes de Nix sont au départ des bourgeois de la classe moyenne, c'est une manière de signifier l'étendue générale du pouvoir du sorcier, rien d'autre.



Les procédés réalistes consistent donc plutôt à utiliser les codes d'un genre qui servent à crédibiliser une histoire, autrement dit à faire appel à tout le background culturel du spectateur. Avec le détective privé Harry d'Amour, c'est ici tout le spectre du polar qui est invité dans la danse, depuis le Humphrey Bogart des adaptations de Chandler et Hammett jusqu'au Bruce Willis des films plus récents : New York sous la pluie, bureau en pagaille, journaux, cigare, revolver et gros muscles apparents (le choix de Scott Bakula est avisé), puis la rencontre et l'histoire d'amour avec la "dame de la haute", Famke Janssen, épouse lasse puis veuve ténébreuse…

L'intrigue elle-même est bâtie comme une enquête à tiroirs multiples, dirigée d'une main de maître, ne se perdant jamais dans ses circonvolutions malgré sa complexité et occasionnant nombres de sursauts et surprises. Un mélange réussi, qui trouve certes ses limites dans ce registre de ficelles presque trop bien maniées (et qui a paradoxalement suscité la colère des producteurs, qui voulaient soit de l'horreur, soit du policier), mais qui fait aussi de "Lord of Illusions" l'un des films les plus beaux et les plus passionnants des années 90.

Après bientôt dix ans de silence cinématographique, on ne peut donc qu'espérer un retour en force de Clive Barker, afin qu'il reprenne la caméra pour nous enchanter de nouveau les yeux, le cœur et les tripes.