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Prolifique et cependant peu connu chez nous, Kinji Fukasaku avait 70 ans lorsqu'il livra avec "Battle Royale" son 61ème film, le dernier qu'il eût achevé (voir la critique "Battle royale 2 : requiem"). Un long métrage dont la brutalité, la noirceur et l'énergie firent couler beaucoup d'encre, et qui le feront sans doute encore longtemps, assurant in extremis la notoriété d'un réalisateur chez qui la vieillesse sembla paradoxalement rimer avec une vigueur intacte et une lucidité amère. Loin de se contenter, malgré ses apparences par ailleurs parfaitement assumées, d'un divertissement gratuit et ultra violent, "Battle Royale" posait en effet, à travers l'outrance folle et pourtant crédible d'une anticipation réussie, un regard pessimiste et radical sur l'évolution d'une société en crise, les comportements qu'elle suscite et leurs (im-)possibles issues.



Dans un futur proche, le Japon traverse une crise sociale sans précédent. Quand la classe de Terminale B de Shuya, Noriko et leurs trente-huit autres camarades se rend en voyage de fin d'année, tout semble aller pour le mieux. Mais au cours du trajet, le bus qui les conduisait à destination est gazé, et les élèves se réveillent sur une île déserte, encadrés par une troupe militaire, un collier électronique passé autour du cou. Le professeur Kitano apparaît et explique aux jeunes gens ce qui se passe : afin de remédier à la perte d'autorité des adultes, le gouvernement a fait passer une loi nommée "Battle Royale". Chaque membre de la classe sera doté d'un paquetage de survie et devra se battre à mort contre les autres. A l'issue de trois jours de tueries, il ne devra y avoir qu'un gagnant.



Basé sur un roman scénarisé en compagnie de l'auteur lui-même (lequel avait déjà œuvré à son adaptation manga en plusieurs volumes), "Battle Royale" bénéficie d'une structure implacable qui est celle même du jeu que Fukasaku montre et dénonce, et qui, poussé à bout, représente un monde de la concurrence que des élèves insoumis doivent intégrer de force, et où tous les coups sont permis pour réussir. Dès son introduction coup de poing, le réalisateur unit d'ailleurs dans un même infantilisme survolté l'hystérie adulte (la journaliste) à l'annonce du gagnant, et celui d'une enfant ayant triomphé dans le sang. La fameuse scène où sont exposées les règles du jeu élève cette absurdité à un point de non-retour. Doté d'un sang-froid désabusé et narquois, Kitano présente, avec le concours d'une animatrice vidéo cyniquement débile, une "solution" sidérante à la perte d'autorité des adultes - solution qui, bien évidemment, n'en est pas une, et qui porte plutôt le constat d'une société devenue autodestructrice. On tue tout de suite pour se faire obéir et respecter, et on devra tuer pour se faire sa place.

Très vite, le film dévide alors une logique éliminatoire sanglante et rudimentaire. Se fondant sur la peur, la méfiance, l'ambition, le désespoir ou la rancune, la faculté de tuer s'apprend vite. Tueries variées, suicides, renversements de situation abrupts, décompte des morts sur noble fond de musique classique. Une trame narrative qui, outre sa brutalité, véhicule un humour noir et grinçant, et dans laquelle Fukasaku se déplace avec efficace et virtuosité, ménageant sans temps morts les accélérations et les pauses, passant avec aplomb d'un lieu à un autre, avec aisance d'un personnage à un autre, sans jamais perdre le fil, sans jamais se répéter ni ennuyer.



Le plus étonnant est qu'à cette maestria de la violence s'ajoute une qualité rare, celle de camper en quelques traits des caractères convaincants et multiples. Il y a dans "Battle Royale" plus de quarante personnages, et pratiquement tous, à des degrés de développements certes plus ou moins élaborés, représentent un point de vue, un choix. Sans pour autant viser une psychologie fouillée, c'est à une vue en coupe saisissante que parvient Fukasaku, à l'instar de la photographie de classe qui reviendra à la fin du film.

Au-delà de Kitano, qui représente à lui seul un monde adulte rendu fou par le découragement (loin d'en faire une caricature, Fukasaku le rend également compréhensible), de Shuya, par qui la narration du film a lieu, et de Kawada, qui fera en quelque sorte figure de mentor en sortant Shuya et Noriko de leur innocence parfois niaiseuse, on trouve encore de l'intérêt dans bien des rôles secondaires. Nobu "l'incurable", Mitsuko la vicieuse, Chigusa la solitaire, les filles du phare, etc., bénéficient souvent d'une scène entière et complète : une personnalité se dessine, un comportement apparaît, le tout se soldant presque toujours par la mort donnée ou reçue. Ce soin porté aux personnages, accentuant d'autant la violence qui les emporte, suscite la réflexion en apportant des contrepoints riches de sens.



"Battle Royale" est un film à voir et à revoir. Il fait partie de ces œuvres cinglantes dont on risque, par paresse, de ne voir que les traits les plus saillants, que ce soit pour en encenser les extrémités ou au contraire dénigrer le décervelage que ces dernières supposent. Kinji Fukasaku a joué pour finir (sa vie, comme sa carrière de cinéaste) une carte dangereuse, semblant parier sur une puissance d'impact telle qu'elle obligerait le spectateur éberlué à revenir sur son œuvre ultime, ou à l'oblitérer entièrement. Il serait pourtant dommage de s'en tenir qu'à son aspect de jeu de massacre défoulatoire, car Fukasaku a aussi représenté dans toute son horreur celui qui ne se pose aucune question, prenant le jeu au pied de la lettre : Kiriyama, le volontaire, seul véritable monstre du film.

Au Japon, le film est interdit aux moins de 18 ans.






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