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Franck Cotton achète en Orient une boîte cubique et dorée ornée d'étranges symboles. De retour en Angleterre, il occupe secrètement la vieille maison familiale abandonnée. C'est là, au cours d'une séance aux allures mystiques, qu'il parvient à résoudre l'énigme de la boîte. Le cube se dédouble et se réorganise entre ses mains tandis qu'une lumière bleue monte dans le grenier craquant soudain de toutes parts. Puis une décharge électrique jaillit du cube, et des crochets surgis du néant déchirent le corps de Franck. Des êtres pâles, chauves, mutilés et revêtus de cuir noir arpentent alors la pièce remplie de chaînes et de restes ensanglantés. Celui d'entre eux dont la tête est hérissée de clous ramasse la mystérieuse boîte, la referme… Quelques temps plus tard, Larry Cotton, le frère de Franck, fait visiter la maison à sa femme Julia. Ils s'apprêtent en effet à y emménager…



"Le Pacte", dit le sous-titre français. Mais en vérité, il y en a trois. Chacun d'entre eux contient une trahison, et tous cherchent à se défaire les uns les autres.

Il y a d'abord celui que Franck Cotton, hédoniste insatiable, passe tacitement avec les Cénobites en résolvant la Configuration des Lamentations (originalité d'un problème abstrait se résolvant par des conséquences charnelles). Puis il y a le pacte central, conclu entre Franck et Julia, destiné à redonner à l'un un corps parfait (il s'agit à ma connaissance du premier zombie à rebours), à l'autre un épanouissement complet dans l'adultère et le meurtre. Et enfin, le pacte conclu entre les Cénobites et Kirsty, la fille de Larry, pour sauver sa propre vie et celle de son père en échange de la restitution de son oncle.



Clive Barker est un enfant terrible du cinéma d'horreur. Porteur d'un univers sans précédent (et sans successeur), il se moque aussi bien de la prudence que de la bienséance. Ce premier film destiné au grand écran, devenu culte, continue d'ailleurs de déranger. Et pour cause!

Après quinze ans de théâtre et d'écriture, voilà un jeune écrivain qui surgit avec un talent de conteur indéniable, réussissant à rendre limpide et terrifiante une histoire complexe que n'importe quel tâcheron aurait mis des heures à expliquer. Par-dessus le marché, son récit est effroyablement déviant. Que trouve-t-on dans une petite cellule familiale recomposée qui répond au doux nom de Cotton? Hypocrisies, rivalités, non-dits, tromperies, luxure, crimes. Qu'y a-t-il, au-delà de cette joyeuse vie? Sadomasochisme (le titre de départ était "Sadomasochists From Beyond The Grave"), d'autres lois, d'autres plaisirs, d'autres souffrances. Bref, de quoi vous défriser un honnête homme.

Pire encore : tout cela s'avère bizarrement séduisant… La censure anglaise, pourtant extrêmement susceptible, y a même à peine touché… "Peut-être n'y ont-ils rien compris ?" s'est plus tard demandé Clive Barker. En effet...



Bien entendu, si vous vous attendiez à une énième hécatombe de décérébrés en pleine crise de puberté, vous allez être déçu. Hormis Kirsty (Ashley Laurence) et son petit ami Steve (Robert Hines), "Hellraiser" déploie son venin dans un univers adulte, et raconte une véritable histoire.

La trame narrative dérive de celle de Faust et emploie les ficelles du vaudeville (le mari, sa femme et son amant), genre ultra codé s'il en est, et que Barker traite avec un humour particulièrement noir (comment, le mari trompé ne vous amuse pas ? La galerie d'amants de passages non plus ? ). Quelques fils semblent un peu surajoutés ou mal exploités, comme cet énigmatique clochard rôdant sur les traces de Kirsty… mais, ma foi, cela ajoute à l'atmosphère étrange, et la fin valait bien ce petit détour.

L'expérience du théâtre se traduit aussi par une formidable aisance à filmer les intérieurs, leurs doubles-fonds, les passages d'un lieu à l'autre (maison, studio, magasin, restaurant, hôpital), leurs failles bleues léthales… Par contre, dès qu'il filme en extérieur, Clive Barker se révèle aussi plat qu'un Lucio Fulci -auquel il fait d'ailleurs nombres de clins d'œil-, et cherche aussitôt à structurer ses images avec des contenus grillagés ou carrelés, à défaut de savoir construire une réelle profondeur de plan (la scène de course-poursuite entre Kirsty et le Engeener, bien qu'en intérieur, utilise un déplacement spatial qui se résout également d'une façon malaisée).

Les dialogues sont condensés et mordants, très souvent à double-sens ("Cela fait encore mal ?"), et offrent des tête-à-tête d'une beauté et d'une intensité inédites, pleins de menaces et de promesses corrompues. A vrai dire, rien n'est laissé intact dans ce petit film d'une heure et demie, dont la densité est inépuisable. Plus on le regarde, et plus il dégage de malaise -c'est-à-dire, finalement, de sens.



La déviance sexuelle et le gore (pas toujours réussi, mais qu'importe ?) ne sont pas là juste pour en donner son argent au public, même s'ils viennent généreusement poisser l'écran de sueur, de sang et autres sécrétions visqueuses. Les monstres (humains ou pas) ne sont pas de simples épouvantails à massacre, ils ont un point de vue, une philosophie. Ils sont compréhensibles, vivent un drame. A l'exception de Kirsty, qui va tout découvrir et à laquelle nous allons vite nous identifier pour sauver la face, les problèmes des innocents (c'est-à-dire de ceux qui manquent d'audace) semblent bien banals et bien ridicules.

Ecorchés, fumant une cigarette, arborant leurs mutilations et leurs robes de cuir, les damnés diaboliques et glamour sont les conséquences directes de désirs inavouables, fleurs vénéneuses qui invertissent les lois de la morale pour en instaurer de nouvelles. Julia est une BCBG digne des années Thatcher, dont on découvre la vraie nature comme dans un portrait cubiste. Franck, un zombie-vampire effrayant mais aussi effrayé, aussi implacable que vulnérable, un cynique victime de sa quête des sens. Les Cénobites, enfin, sont une inversion charismatique et provocante des premières communautés de chrétiens… Ils en ont l'aura et l'autorité, tout en la pervertissant de fond en comble. Qu'est-ce qu'un cube, d'ailleurs, sinon une croix repliée ? Et Franck n'est-il pas crucifié une première fois la tête en bas, avant que sa nouvelle vie ne le conduise à une nouvelle mort où il va s'exclamer : "Jésus, fumier"… avant de finir comme Dyonisos, ou comme Orphée ?

C'est dire si "l'éveilleur d'enfer" remonte, en sens inverse, à la source : celle de nos pulsions les plus enfouies, les plus secrètes.