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**ATTENTION : CETTE CRITIQUE CONTIENT DES SPOILERS** Dans une pièce vide est assise et endormie une jeune femme. Réveillée comme par un mauvais rêve, son attention est attirée par un calendrier épinglé contre le mur d'en face. Elle se lève, puis traverse la pièce jusqu'à lui. Tous les jours du mois d'octobre y sont cochés (nous serions donc entre le 31 octobre, fête d'Halloween, et le 2 novembre, "Jour des Morts" dans le calendrier catholique...). La jeune femme effleure du bout des doigts la photographie du calendrier… Et c'est alors qu'une douzaine de mains putréfiées crèvent la surface du mur pour l'attraper. Le cauchemar initial de Sarah n'est pas pire que ne l'est la situation du monde éveillé, mais il la résume d'une façon saisissante et symbolique. Une minute montre en main suffit ainsi à George A. Romero pour donner le ton général du dernier volet de sa trilogie consacrée aux morts-vivants (où plutôt de ce qui l'était jusqu'à présent) : isolement total des humains, tension aboutissant au chaos, menace extérieure globalisée et prospection psychologique intense des personnages rêvant d'une issue.



Sarah (Lori Cardille) est une jeune scientifique. Personnage central du film en raison de son courage, de sa sensibilité et de son optimisme (elle espère éradiquer le fléau qui transforme les vivants en zombies), elle compte parmi les rares survivants de la civilisation, une poignée de chercheurs et de militaires réfugiés dans les souterrains d'un ancien silo à missiles, auxquels s'ajoutent un pilote d'hélicoptère, John (Terry Alexander), ainsi que son camarade Bill (Jarlath Conroy), un radiophoniste.

L'omniprésence extérieure des zombies, la coupure de toute liaison radio, l'épuisement des vivres et des munitions provoquent une tension croissante à l'intérieur de chaque individus et de chaque faction, ainsi qu'entre les uns et les autres. Ainsi, suite à la mort du major Cooper, l'équipe médicale du docteur Logan (dont Sarah fait partie) se heurte rapidement à la tyrannie naissante du capitaine Rhodes (Joe Pilato), lequel déclare l'état de guerre et n'hésite pas à menacer de Cour Martiale et de mort quiconque lui oppose une résistance. De même, la relation amoureuse de Sarah avec Miguel (Antone Dileo), militaire dépressif, se détériore de façon pathétique et violente.

L'examination des rapports humains et de leurs choix de vie dans l'imminence du danger est donc une fois de plus le sujet de George A. Romero. Mais ce ne sont plus, comme dans "Night of the Living Dead", des individus lambda auxquels nous avons affaire, ni à des éléments de diverses institutions décidant brusquement de faire bande à part comme dans "Dawn of the Dead".



Si psychologie et dialogues ont toujours eu une portée directement politique dans la fameuse trilogie romérienne, cela n'a jamais été aussi vrai que dans ce troisième volet, où l'on se trouve finalement en présence des trois entités principales dominant la fin du XXème siècle : l'Armée (n'oublions pas qu'en 1985, la guerre froide n'est pas terminée), la Science (le docteur Logan, alias "Frankenstein" (Richard Liberty), représente d'une façon à la fois sinistre et touchante les errements d'une recherche qui ne s'embarrasse plus d'éthique) et la Technique (John et Bill, indispensables de par leur spécialité, mais aussi limités par elle et donc dénués de toute volonté de puissance).

Ce qui est clairement envisagé dans "Day of the Dead", c'est ni plus ni moins que l'avenir de l'espèce humaine, le rêve d'une île déserte figurant un recommencement à zéro dans le jardin originel -sans la moindre dimension religieuse toutefois, à moins qu'on ne prenne au sérieux le tic exclamatif de Bill McDermott : "Jésus, Marie and Joseph !".

La gravité accrue du propos, par conséquent, n'inclinait pas à renouveler l'exubérance de "Dawn of the Dead", dont le caractère orgiaque correspondait à une réalité historique bien déterminée et déjà révolue en 1985. Tout au contraire, au beau milieu des eighties, décennie du strass et de la superficialité la plus cynique, Romero décide tranquillement d'imposer un discours ultra sérieux, un univers on ne peut plus dépouillé et une mise en scène d'un classicisme assumé, c'est-à-dire l'inverse de ce que sera la même année un certain "Return of the Living Dead" (Dan O'Bannon). L'humeur du maître n'était pas à la fête, ce que les amateurs de "coolitude" et de "splatter non stop" n'ont d'ailleurs pas manqué de lui reprocher.



Et pourtant "Day of the Dead" est loin de manquer d'horreur pure, de visions putrescentes, de violence et de gore. Dès après le cauchemar de Sarah (qui sera repris plus tard dans une version bien plus viscérale et dégoulinante), le talent incontestable de Tom Savini et de son équipe s'illustre avec une magnifique fourmilière de cadavres sortant de leur torpeur, râles répondant à la voix amplifiée d'un mégaphone, visages bousillés et démarches pantelantes s'interposant entre la caméra et le bleu du ciel, au milieu des épaves de véhicules abandonnés, des dollars fouettés par le vent et des édifices inutiles, parmi lesquels rampe un improbable alligator. Scène anthologique s'il en est, et qui justifie pleinement que le "Jour des Morts-Vivants" se déroule ensuite sous terre.

Dans ce ventre glacial aux murs nus et aux galeries ténébreuses, une révélation inouïe va en effet avoir lieu : ces pantins grognants et affamés que sont les zombies ne sont pas totalement dépourvus d'intelligence et d'affects. Ils "apprennent", comme le dit Sarah, notamment la peur, mais aussi à se souvenir de certains de leurs goûts et de leurs automatismes passés. Aussi dangereux que vulnérables, semblables à de pitoyables enfants égarés une fois qu'ils sont capturés et séquestrés pour les expériences du docteur Logan, il n'est plus possible de les considérer comme de simples cibles pour armes à feu. Et Romero appuie là où ça fait mal. Face aux diverses boucheries manipulatoires de "Frankenstein" et à la bestialité toute hormonale des militaires, les morts-vivants en viennent à avoir l'air plus humains que ceux dont ils feraient (et feront) volontiers leur repas.

Et c'est là qu'intervient le merveilleux personnage de "Bub" (Sherman Howard). Le cobaye préféré du docteur Logan semble confirmer les théories de ce dernier, selon lesquelles la moelle épinière, siège des réflexes les plus primitifs, serait la dernière à être affectée par le processus de zombification, permettant d'envisager un dressage des morts-vivants. Mais à vrai dire, "Bub" dépasse même cette simple hypothèse : face au capitaine Rhodes, ses souvenirs de l'armée semblent lui revenir (ce qui suggère qu'il ne faut pas chercher bien loin!). S'il délaisse la lecture de "Salem's Lot" (clin d'œil perfide d'un maître envers un autre), la musique de Beethoven lui fait manifestement redécouvrir un univers d'émotions bouleversantes. Et le grand final gore ira même encore plus loin, montrant qu'un zombie peut aussi se faire une idée de ce que doit être la justice, et ce avec une formidable ironie.



Duels verbaux, rixes, perforations, morsures, amputation, exécutions sommaires, suicide, décapitations, démembrements, éviscérations et fusillades, il y a tout cela dans "Day of the Dead", mais toujours avec à-propos, selon une progression inéluctable. Il n'y a pas (et il n'y a jamais eu) chez George A. Romero de jouissance malsaine dans la contemplation des massacres, mais bien plutôt une intelligence et un courage visuels exemplaires dans sa façon de suivre la logique éternelle d'une même faillite, celle des hommes à organiser durablement leur coexistence et leur survie. Et il le fait cette fois-ci avec un talent inégalé, qui vaudra bien d'attendre vingt ans pour lancer un nouveau pavé dans la marre du monde comme il va.

On retrouve cet esprit anarchiste, à la fois lucide, distancié et conséquent, dans les personnages du pilote et du radiophoniste, John et Bill McDermott. Bien que ceux-ci remplissent scrupuleusement leurs fonctions, ils affichent dès le départ un point de vue désillusionné sur l'état des choses et la seule issue qu'on puisse y trouver. Ce point de vue peut paraître au début du film le produit de l'égoïsme, du cynisme et de la lâcheté. Mais à mesure que les événements empirent, Sarah se rend compte à travers ses conversations avec eux (et la découverte de leur bungalow, baptisé avec une dérision nostalgique : "The Ritz") que leur position est fondée sur une réflexion empreinte de simplicité, de modestie et d'humanité. Tout comme leur conception de l'habitation dans le silo à missile passe par la reproduction apaisante d'un décorum confortable et hédoniste –intérieur bourgeois, jardin et vue sur la mer-, leur façon de refaire le monde, loin de toute préoccupation tyrannique ou philanthropique, est une robinsonnade à trois qui se dessine comme de longues vacances.

Mais Romero ne croit pas pour autant à la facilité, et sait que rien ne peut être définitivement acquis. La possibilité d'un nouveau paradis devra passer par une violente remontée des enfers, et son issue n'a vraiment rien de triomphal. L'incertitude plane sur ces dernières images où l'on coche les nouvelles cases du calendrier : l'avenir semble envisageable, certes, mais l'homme est toujours homme, et le pire aussi pourrait recommencer. En attendant, chacun reste à une distance respectueuse des autres : proximité silencieuse, calme et énigmatique.