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Jeune danseuse américaine, Suzy Banner débarque en Allemagne afin d'intégrer l'académie de danse de Fribourg. A la sortie de l'aéroport, une violente nuit d'orage l'accueille. Elle hèle un taxi qui l'achemine jusqu'à la Escher Strasse… Devant l'imposante façade de l'académie, elle croise une jeune fille à l'air affolé criant dans l'interphone des mots en grande partie inaudibles à cause du tonnerre et de la pluie. Cette jeune fille, Suzy l'apprendra le lendemain, est une élève que l'académie vient de renvoyer. Son nom est Pat Hingle. Elle va mourir.



Percussions, stridence de cordes, chœur mystique, basses ondoyantes : dès les premières secondes du générique (lettres pop blanches sur fond noir), une transe de terreur vous rentre par les oreilles comme un déluge d'eau froide : le sabbat de la Mère des Soupirs n'attend pas. Il se tapit tout au plus dans une petite mélodie sournoise, rendant chaque chose suspecte : les portes automatiques de l'aéroport, la mauvaise volonté incompréhensible que met le chauffeur de taxi à comprendre la destination de Suzy, les éclairages de la ville, la forêt noire alentour, le bâtiment de la Tanz Akademie qu'on croirait coulé dans l'or et le sang…

On parle toujours de la magnificence visuelle de "Suspiria", mais on oublie trop souvent l'évidence : son envoûtement prend source dans le son, "agit sur la réalité de façon maligne", comme dira le professeur Milius à Suzy à propos des sorcières. Et si la musique des Goblins atteint ici son sommet, c'est qu'elle n'est plus seulement chargée de dramatiser les scènes : elle est un personnage, certes invisible, mais à part entière. Murmures, cacophonies, incantations, tout a été enregistré avant même le tournage du film et été diffusé pendant les prises de vue, branchant les actrices sur le courant haute tension d'un hypnotisme surnaturel.



C'est qu'il n'y a rien de plus intriguant, de plus terrorisant qu'un bruit dont on ne parvient pas à localiser précisément l'origine. Cette peur-là remonte à l'enfance, et Dario Argento en use avec une perversité consommée, qui culminera dans les caresses et les cliquetis d'une lame de rasoir contre un loquet fermé, la porte dissimulant le visage de l'assassin. Réduite à l'état de jolie poupée dont la Reine Noire pourra plus tard utiliser le cadavre à sa guise, il ne reste plus à la victime qu'à écarquiller les yeux, tordre son visage d'angoisse, trembler et tenter de fuir, mais non : tu as dédié ton corps à la dictée musicale, propriété exclusive de la Mère des Soupirs. Tu m'appartiens, et tu ne m'échapperas pas.

Pourquoi, d'ailleurs, une académie de danse ? Parce que la danse est l'art d'épouser et de suivre un son. Et si Suzy Banner va entièrement se vouer à la découverte de la source interdite, essayant par la mémoire de décoder les paroles de Pat Hingle, c'est que le chemin de l'exorcisme est à rebours de la partition. N'arrivant plus à danser, son énergie passe toute entière dans l'élucidation du mystère. Les sorcières le savent, qui font mine d'essayer de la soigner…

Même chose pour le pianiste aveugle : un homme qui s'en remet totalement à l'audition ne peut pas tomber dans le panneau des merveilles visuelles, et ne peut qu'être dangereux à la longue. On le punira donc en lui faisant comprendre une erreur fatale : si l'identité des sorcières se cache bien dans le labyrinthe sonore, leur façon de tuer n'en est pas moins matérielle, la mort frappant toujours par là on ne s'attendait pas.



Le prodige de "Suspiria" est qu'il pousse à l'extrême tous les aspects horrifiques et esthétiques qui sont les siens. Non seulement la bande sonore diffuse une atmosphère de terreur sacrée, mais les images elles-mêmes participent à cette bacchanale des sens. On a assez parlé de la perfection graphique du film : décors, lumières, couleurs obtenues grâce au même Technicolor que celui qu'on utilisait dans les années 50, tout cela compose un univers baroque et hyper stylisé qui sature le regard du spectateur et l'enivre d'un plaisir fasciné.

C'est sur ce fond pictural luxueux que les meurtres s'inscrivent, avec une violence inouïe de beauté gore, sèche et brutale, le charcutage des corps libérant une sève sanglante qui s'unit au reste du tableau. Le scénario est d'une minceur confondante, mais à contrario chaque plan, chaque scène devient en elle-même une œuvre d'art. On peut ouvrir une galerie de photographies à partir de captures d'images de "Suspiria", la qualité de chaque plan recelant des trésors de composition. La moindre des choses, quand on vient du pays de Titien et de Tiepolo…

Les séquences de meurtre prennent alors une dimension extraordinaire, bien qu'elles se comptent sur les doigts d'une main. Chacune d'entre elles est une cérémonie, un rituel prodigieux où la victime est soigneusement entoilée avant son sacrifice. Préparation par un suspens démesuré, surgissement terrorisant, frappe sauvage, contemplation à la fois horrifiante et séduisante, la caméra se fait tour à tour couleuvre glissant sur les corps et les décors, ou gargouille épiant d'une œil fixe la succession implacable des blessures : on y vise le cœur, les poumons et la gorge… Logique.



Dans la séquence finale, Suzy va enfin se souvenir, et résoudre l'équation de la Tanz Akademie. Retourner une fausse plume de paon, symbole de la majesté et des illusions visuelles, contre l'invisible Mère des Soupirs, la Reine Noire, Helena Markos (un nom grec, une académie, cela ne vous dit rien ? Ah ah ah). Quelques entrechats maladroits pour échapper à la dissolution finale, et Suzy retrouvera en riant la pluie d'orage qui l'avait accueillie au départ…


"Witch !" En 1977, sur ce film-là, Dario Argento était vraiment possédé, et fort heureusement son feu sacré s'est communiqué à toute son équipe. Musiciens, techniciens, acteurs et actrices, tous ont conspiré avec un talent maximum à l'élaboration de ce film presque inhumain dans sa perfection, un des plus beaux et des plus terrifiants long-métrage du XXème siècle. "Avete visto : SUSPIRIA".

"Suspiria" était prévue pour être le premier film d'une trilogie fantastique sur les Trois Mères ; "Inferno " sera le second, mais la trilogie reste inachevée à ce jour.