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Fin des années 70, un film changeait la face de la science-fiction sur grand écran. Ridley Scott, qui avait fait ses premières armes à la télévision, n'en était alors qu'à son deuxième long-métrage cinéma, après le remarquable mais peu remarqué "Duellistes", histoire d'une rivalité tenace opposant deux officiers de l'armée napoléonienne. Inutile de dire qu'en terme d'univers esthétique et de moyens financiers, passer à un projet comme celui de "Alien" équivalait à sauter plusieurs vitesses d'affilée. Cependant une heureuse alchimie de talents allait donner au réalisateur toute latitude nécessaire pour déployer son génie d'esthète sombre et visionnaire, donnant naissance à un classique SF de l'angoisse et de l'horreur où la consistance du fond ne cédait rien à la réussite visuelle. Au scénario, Dan O'Bannon, qui ré-explorait pour l'occasion des idées qu'il avait déjà esquissées pour le film de fin d'étude d'un certain John Carpenter ("Dark Star") et ressortait du projet avorté de Jorodowski pour une adaptation de "Dune". Dans l'équipe des effets spéciaux, H.R. Giger, qui en plus de certains décors allait tout particulièrement s'occuper de la conception d'un monstre extra-terrestre inoubliable, auquel son nom serait pour toujours associé. Et enfin une poignée d'acteurs, parmi lesquels on trouvait des pointures telles que John Hurt, Harry Dean Stanton, Ian Holm et bien entendu Sigourney Weaver, sans doute loin d'imaginer, alors, qu'elle venait de signer un contrat à vie pour se colleter à l'une des pires créatures de l'histoire du cinéma !...



Durant son trajet de retour vers la planète Terre, le Nostromo, énorme vaisseau cargo transportant plusieurs millions de tonnes de minerai, reçoit un signal en provenance de la planète LV-426. Aussitôt extrait de sa torpeur cryogénique, l'équipage, composé de sept personnes dont deux femmes, met un certain temps à analyser la situation, avant de comprendre avec stupéfaction qu'il n'est pas arrivé à la destination prévue. Or, le règlement est strict : quand bien même sa nature ne serait pas clairement identifiée, obligation leur est faîte de se rendre à l'origine du signal, ce afin de déceler une éventuelle trace de vie intelligente.

Bien que la navette d'exploration atterrisse avec un luxe de précautions, elle doit faire face à quelques dégâts mécaniques ; pendant que les deux techniciens procèdent aux réparations, le capitaine Dallas, Lambert et Kane sortent alors à la surface tourmentée de la planète. Ils découvrent bientôt l'épave d'un vaisseau vraisemblablement crashé, et leur liaison radio et vidéo avec le lieutenant Ellen Ripley et l'officier scientifique Ash est brusquement interrompue. Continuant leur exploration, ils ignorent qu'ils en ramèneront un hôte terrifiant, qui mettra en danger la vie de tous. Mais dans l'espace, personne ne les entendra crier…



Peu de cinéastes peuvent se targuer d'avoir crée coup sur coup deux films aussi colossaux, aussi denses et complets qu' "Alien" et "Blade Runner". Du détail à l'ensemble, de la technique au sens, du sens aux sensations, deux films qui ont bénéficié d'une attention d'orfèvre, dérivant dans l'imaginaire des cinéphiles comme deux astéroïdes incomparables. Toutefois, là où "Blade Runner" reste un monument unique et inégalé, "Alien" a quant à lui inauguré une saga précieuse, véritable aventure spatiale et cinématographique au long cours, sans compter les nombreux ersatz qui ont tenté de le cloner, comme si le film de Ridley Scott contenait lui-même un ADN aux vertus inépuisables. A l'image de sa créature, de ses métamorphoses et de ses métaphores, annoncées par un titre s'affichant lentement par petits bâtonnets chromosomiques, "Alien" se pose ainsi comme l'œuf originel d'une horreur aux fondements de ténèbres si profonds, si parlants, qu'ils lui assuraient de coloniser à travers le temps, et avec une ductilité redoutable, aussi bien les imaginations des spectateurs que les styles de réalisateurs différents.

La conception originale du monstre lui a procuré sans conteste un impact et une postérité hors du commun. Du facehugger au chestbuster, de l'arachnide bondissant lové dans son œuf à la créature infernale dotée, entre autres, d'épouvantables mâchoires sécrétrices d'où surgit un perforateur turgide et mortel, l'extraterrestre d' "Alien" est décliné à l'instar d'une espèce animale pourvue d'une technique de prédation et d'un cycle de croissance bien définis, où la biologie la plus évocatrice se marie à la structure et à la dynamique d'une véritable machine de guerre. Ses apparences successives – d'abord l'incubateur tentaculaire, strangulateur, et révélant d'obscènes dessous ; puis l'animalcule défonçant la cage thoracique et poussant des cris d'acier ; et enfin la créature finale, chasseur aux effrayantes facultés de dissimulation et de déplacements silencieux, dont le crâne en ogive, ainsi que la carapace noire, confinent au blindage – tout cela suscite diversement le dégoût, l'angoisse et la terreur, mais aussi la fascination. En mêlant inextricablement pulsion de vie et de mort, attributs primaires du féminin et du masculin, mécanique et animalité, "Alien" atteint en effet la stature d'une entité mythologique, sorte de Méduse moderne dont la dimension sacrée ne manque pas d'apparaître dans le regard de ses proies terrorisées.



Toutefois l'élaboration de l'inhumain et du monstrueux ne s'en tient pas à cette impressionnante figure prédatrice. Elle se répercute et se lie étroitement avec une technologie qui a déjà commencé à restreindre la part humaine à sa portion congrue. On le voit dès le départ, avec la réception du signal étranger reflété dans un casque inhabité, inquiétant. Le Nostromo, sorte de Léviathan surdimensionné, offre à son maigre équipage un ventre protecteur mais froid et exigeant, dans lequel prolifère, tel un cancer bien ordonné, une mécanique et une électronique complexes, sophistiquées, compartimentées entre des aires de détente pour tous et des lieux de travail spécifiques pour chaque catégorie d'employés (géode d'accès illuminée au logiciel nommé "Maman", laboratoire de recherche immaculé, cabine de pilotage sombre, cale des ouvriers poisseuse). Une société technocratique modèle réduit, où il n'est question que de primes, de procédures et de protocoles, le seul trait humain consistant éventuellement… à se plaindre, à se moquer ou à récriminer. Aucune aventure sentimentale ni sexuelle n'est même suggérée, ce qui aurait pourtant été très facile. Mais devant une menace qui fait figure de brusque retour du refoulé, d'autres caractéristiques humaines se manifesteront pourtant (peur, courage, tristesse, lâcheté), au grand dam d'un androïde qui les stigmatisera de façon éloquente, avouant son admiration pour l'alien : "Un spécimen qui n'est pas souillé… par la conscience, le remords, les illusions de la moralité". Notons à ce propos que Nostromo est le titre éponyme d'un roman de Joseph Conrad, dans lequel le personnage finissait par se soumettre aux intérêts d'une compagnie minière… Après les "Duellistes", adapté d'une nouvelle du même écrivain, Ridley Scott poursuivait donc une enquête humaniste et morale, de plus en plus sombrement teintée, qui allait se poursuivre avec "Blade Runner".

Voilà qui demandait encore une invention : celle d'un personnage appelé à devenir récurent, et qui aurait la difficile charge de représenter une humanité qui résiste, non seulement au monstre, mais au consortium stipulant que l'équipage peut être sacrifié au profit de la science, du commerce et des armées. Ce personnage, tout le monde le sait, est une femme. Non pas tant qu'elle représente l'avenir de l'homme, puisque ces derniers… meurent… Et puis, ce ne serait guère original, la science-fiction ayant déjà depuis longtemps repris à son compte l'injonction surréaliste, multipliant comme des petits pains les femmes et leurs enfants sauveurs… "Alien" ne donne pas dans cet optimisme niais, et c'est au contraire en s'affranchissant de ses dernières illusions sur "Maman" que le lieutenant Ellen Ripley se sauve elle-même – elle, et un chat. On peut lire également, dans cette émergence d'un caractère pas si en phase que ça avec l'évolution de la société, sinon de façon critique, une remise en cause et une redistribution des valeurs masculines et féminines. Hommes et femmes "classiques", si l'on peut dire, restent les dupes de leur propre système et ne peuvent rien contre le terrible hybride symbolique que représente l'alien. A l'inverse, avec son physique à la fois élancé et solidement charpenté, son visage carré aux traits fins, Sigourney Weaver incarne avec force et intelligence une androgynie efficace des qualités humaines (esprit d'analyse et de critique, sensibilité et contrôle de soi, capacité d'autorité et d'indépendance, prise de décision et passage à l'action, peur et courage), là où une Lambert, par exemple, se cantonne dans un pathos qui signera son arrêt de mort. Un sujet qui trouverait des illustrations différentes avec James Cameron, David Fincher ou Jean-Pierre Jeunet, mais qui allait être une constante de la saga.



Mais l'invention macabre et la richesse thématique seraient impuissantes en elles-mêmes à faire un bon film, si elles ne s'inscrivaient pas dans une esthétique et une mise en scène à la hauteur du sujet. Et là encore, on peut dire qu' "Alien" et "Blade Runner" forme un doublet prestigieux. Alliant une richesse plastique sans précédent et une orchestration dramatique prenante, ils dépassent aussi bien la pure contemplation métaphysique d'un "2001 l'odyssée de l'espace" que le divertissement trépident des "Star Wars". La conception d'ensemble des décors, des éclairages et des ombres (véritable matière chez Scott), jusqu'aux moindres petits détails, contribue à donner une épaisseur concrète à ces lieux futuristes, qui ne sont pas simplement là pour nous en mettre plein la vue, mais pour emprisonner le spectateur dans une réalité nouvelle, aux atmosphères différentes et palpables. Les bruitages et la musique sont également de la partie, Jerry Goldsmith intégrant dans ses partitions des sons étranges tandis que les borborygmes des consoles, les chuintements des portes ou des respirateurs, le souffle des vents violents ou des lance-flammes, etc., créent d'eux-mêmes une texture musicale omniprésente et stressante, qui achèvera d'exploser dans les cris inarticulés et les sonneries d'alarmes. Car tout s'organise dans "Alien" avec un art aigu de la progression, le cinéaste ayant opté pour un climax absolument parfait, véritable Boléro de l'angoisse.

A cet effet, Ridley Scott prend le parti pris osé de commencer avec une lenteur extrême, dans un silence quasi-total, la petite mélodie de Jerry Goldsmith et les bruitages suffisant à distiller insidieusement au spectateur une sorte d'inquiet recueillement. C'est sur cette base désertique, Grand Espace et Vaisseau Fantôme, que le moindre événement prend aussitôt une dimension alarmante, sécrétant de brèves et brusques montées de stress. La suite ne démentira pas ce procédé, alternant plages de développement et fausses accalmies avec des irruptions surprenantes qui font dresser les cheveux sur la tête ou qui prennent à la gorge. A chaque stade de la croissance de l'alien, à chacune de ses attaques, Scott joue avec maestria de l'observation partielle ou plus approfondie, du silence ou du vacarme (en passant par le bruitage d'un battement de cœur aussi simple qu'efficace), dans un jeu de cache-cache qui nous empêche à chaque fois de nous rassurer en croyant avoir pris pleine mesure du monstre et des horreurs qu'il inflige. Ainsi l'éprouvante scène du repas, sans la moindre musique, peut tout montrer crûment, elle ne sera d'aucune aide pour la suite, où les morts sont filmées à chaque fois d'une façon qui frustre le regard et augmente d'autant la panique (montage ultrarapide d'inserts gores, surgissement, prises de vues périphériques ou carrément élimination de l'image au profit des cris suppliciés). Un art extraordinaire du suspens, de la suggestion et du dévoilement, qui culminera dans la dernière scène, à travers le regard d'une Ripley dont les ressources auront été singulièrement mises à nues !

Pour toutes ces raisons, "Alien" constitue dans le paysage cinématographique ce qu'on peut appeler un coup de maître, et ses qualités lui ont valu, à juste titre, une réputation qui dépasse largement le cercle des fans de genre pur et dur. Espérons qu'il demeurera toujours une référence, un signal inextinguible à l'égard d'une industrie qui oublie trop souvent qu'elle peut produire de véritables œuvres d'art.

Retrouvez la critique de la B.O du film:

http://www.horreur.com/fiche_zik.php?idzik=12

Le film remporta l'Oscar des effets-spéciaux en 79.