Avis de : Lord Nithorynque
Tout d'abord, il est important de replacer AELITA dans son contexte historique : il s'agit d'une oeuvre de commande destinée à contrecarrer le succès des films étrangers en U.R.S.S. Le film devait être un vecteur de la propagande officielle, mais avant tout un divertissement grand public. L'aspect propagandiste est modéré par un souci de critique sociale (sur le mode : "l'U.R.S.S. n'est certes pas le monde idéal, mais il faut se contenter de ce qu'on a, car ailleurs c'est encore pire"). On est alors dans une période de répit (entre la fin de la guerre civile et le début du stalinisme) caractérisé par un peu plus de liberté, qui se manifeste notamment dans l'industrie cinématographique.
Ensuite, il faut mettre en garde les spectateurs : AELITA est considéré comme "le premier film de science-fiction soviétique", à mon avis un peu à tort et ce pour deux raisons.
1) il ne s'agit pas d'un film de genre, ou plutôt il refuse de se fixer sur un genre, et préfère passer de l'un à l'autre sur un ton assez humoristique (mais on est loin de se tordre de rire). Du coup, il commence comme un drame conjugal et criminel, et ce n'est que tardivement qu'il bifurque vers le film d'aventures spatiales. Il ne faut pas s'attendre à atterrir sur Mars dès le début du film (on doit attendre une heure pour cela).
2) la partie martienne d'AELITA appartient encore à une conception "fantaisiste" de la science-fiction inaugurée au cinéma par les films de Georges Méliès (par exemple, LE VOYAGE DANS LA LUNE). À mon avis, le premier véritable film de science-fiction "sérieux" est plutôt à chercher du côté de Fritz Lang avec d'abord METROPOLIS, puis, pour rester dans les voyages à travers l'espace, LA FEMME SUR LA LUNE (un mélange de film d'espionnage et d'aventures spatiales qui a largement inspiré Hergé pour l'album de Tintin "Objectif Lune").
Et puis AELITA se passe dans le présent (à l'époque du film) : si l'histoire est futuriste, elle ne se situe pas dans le futur. On est censé croire en 1924 qu'un ingénieur peut fabriquer tout seul une fusée capable d'aller sur Mars.
Ceci dit, AELITA est l'adaptation d'une partie d'un roman de science-fiction écrit par Tolstoï en 1923. Le célèbre écrivain barbu avait voyagé en Europe et il connaissait les oeuvres de Jules Verne ("De la Terre à la Lune") et de H.G. Wells ("La Guerre des mondes"). D'autre part AELITA, film à gros budget pour l'époque, a eu un énorme succès auprès du public ; il a donc été beaucoup vu un peu partout, et il paraît que c'est en le regardant qu'Alex Raymond a eu l'idée de sa bande dessinée "Flash Gordon". Le film figurerait donc bien comme une étape importante de l'histoire de la science-fiction au sens large.
L'essentiel d'AELITA se passe dans l'immeuble où travaille l'ingénieur-cosmonaute. Jaloux, il croit que le colocataire sournois que les autorités lui ont imposé (crise du logement oblige) est l'amant de sa femme. Il pète les plombs et tue son épouse. Surveillé de près par la police, soupçonné de plus en plus par un inspecteur qui se rapproche de la preuve du crime, l'ingénieur n'a plus d'autre solution, pour s'échapper, que de se servir de sa fusée pour aller sur Mars et y demander l'asile, d'autant qu'il est persuadé que la société martienne est un paradis. Manque de bol, l'inspecteur s'immisce dans la fusée.
Et nous voilà arrivés à la partie martienne du film et à ses décors influencés par le constructivisme, impressionnants oui mais pas tant que ça, et surtout dénués de poésie (franchement, la poésie des figures géométriques...). À partir de ce point, l'histoire est de plus en plus farfelue, les événements s'accumulent, même si le film reste fidèle à son message (= la société martienne est une dictature féodale, dans laquelle les conditions de la Révolution ne sont pas réunies, et il vaut mieux vivre à Moscou).
Je ne raconte pas le reste, mais cela vaut la peine de rester jusqu'au bout, car le coup de théâtre final (même s'il est ultra-éculé) change en partie la vision qu'on a du film, en faisant apparaître un aspect critique inattendu.
Bref, le film présente un intérêt historique certain (histoire du cinéma, histoire de la science-fiction, histoire des formes esthétiques), il a beaucoup plu à son époque, c'était en quelque sorte le STAR WARS de 1924 (eh oui !), mais il est plutôt ennuyeux aujourd'hui, et si on a pas envie de se disperser, il vaut mieux voir les films de Fritz Lang cités plus haut (pour rester dans la catégorie "films muets de science-fiction").
P.S. : AELITA a été projeté en 2006 à Paris, à la Cinémathèque Française, dans une copie avec intertitres français d'une durée de 1h24. Si des versions plus longues existent, il est peu probable qu'elles ménagent une durée beaucoup plus importante à la partie martienne du film.