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Auteur
Tinam Bordage

Editeur
Camion Noir

Date de sortie
2017

Nombre de pages
540

Langue
Français

Couleur
Non



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Nous savons déjà que les comédies sont conçues pour faire rire, que l'action se doit de divertir, que l'horreur procure frissons et angoisse, que le porno excite, que le drame provoque des larmes... Mais que sait-on d’œuvres comme "Subconscious Cruelty", "Begotten" ou "Melancholie der Engel" ? Absolument rien. C'est l'étrangeté totale, l'expérience de l'inconnu. C'est cette ascension vers un ailleurs mental qui rompt avec toutes les conventions cinématographiques et artistiques, en les transgressant. Plusieurs questions s'imposent : qu'est-ce qui a pu contribuer à la création et à l'évolution d'un tel cinéma ? Et pourquoi aimons-nous cet art si singulier, censé nous inspirer de la répulsion ? Pourquoi exerce-t-il chez nous une telle attraction ? Les réponses se trouvent dans ce livre.
Rétrospectives et dissection sont les méthodes appliquées pour explorer tous les horizons possibles et imaginables d'un certain cinéma extrême, allant du gore allemand aux films underground new-yorkais des années 80, au Bis d'exploitation crasseux et immoral, aux OFNI expérimentaux les plus déments, jusqu'à l'intégration de la pornographie dans le cinéma déviant. Nous analyserons les éléments majeurs de cet art si fascinant, les cinéastes bafoués, censurés, relégués dans leur microcosme, ceux qui ont osé. Nous aborderons le mythe du snuff-movie, explorerons les œuvres trop ambigües pour être évoquées ailleurs, les inabordables, les inaccessibles, celles dont personne ne veut parler et qui, à ce jour, demeurent encore inconnues pour d'obscures raisons.

MON AVIS :

Le cinéma underground extrême.... Un univers encore à l'heure actuelle peu observé, négligé, oublié, détesté ou même parfois injustement maltraité par la morale du spectateur grand public constamment dirigé vers le cinéma de genre conventionnel où le domaine horrifique se voit pollué par d'innombrables productions commerciales superficielles, sans innovation et destinées à une jeunesse peu exigeante.

Là où la liberté artistique sur tous les plans de réalisation se voit encore évoluer grâce aux traitements d'idées imaginatives de leurs auteurs, c'est bien dans les productions indépendantes... Là où la morale et la censure n'ont aucune emprise. Là où les limites sont sans cesse repoussées. Là où la transgression des codes cinématographiques paraît inépuisable et offre des œuvres singulières plus puissantes que ce que peut proposer les grandes entreprises.

Si le milieu de la cinéphilie ne cesse d'inspecter le gigantesque océan filmique, le fervent serviteur de l'underground, lui, plonge dans des profondeurs abyssales et obscures afin d'extirper un maximum d'éléments que l'on ne trouverait dans aucune autre réalisation dite "mainstream".


"Sadique-master".... Un nom tellement familier pour moi car même si ma découverte du cinéma underground extrême est due à la visite du blog trépassé d'un ami collectionneur, c'est le forum initial "Sadique-master" et la rencontre de mon bon ami Tinam Bordage datant de maintenant 5 ou 6 ans environ qui m'ont permis de développer cette culture cinématographique atypique et passionnante jusqu'à devenir moi-même un spécialiste du genre. Etant ancien collaborateur et témoin de la construction et reconstruction à plusieurs reprises du site officiel et du groupe Facebook éponymes, j'ai pu remarquer au fil des années l'évolution de la popularité d'un cinéma insolite grâce à un investissement sincère et acharné de Tinam et son dévouement à partager sa passion pour ce genre obscure en compagnie des personnes qui le soutiennent dans ses démarches.

Le résultat ? Un festival (d'abord virtuel et ensuite réel) est né en 2015 et a connu deux éditions suivantes attirant toujours plus de curieux ou de réels passionnés jusqu'à créer une mini-communauté francophone réunissant néophytes et initiés pour un développement conséquent d'un milieu cinématographique fragile qui ne vit que par l'amour et le soutien solide de ses rares admirateurs/défenseurs.


En Mars 2017, "Les Dossiers Sadique-Master" voit le jour.

Le premier vrai bouquin (sorti en France) consacré au cinéma extrême et déviant. Un livre qui extériorise une impressionnante acquisition d'informations sur cet art transgressif, qui désosse ce gros matériau immoral, controversé et rejeté, et surtout qui pose une réflexion profonde sur l'intérêt que l'on peut porter à ces œuvres démentes et sur la légitimité de leur existence bien qu'elles soient mises à l'abri des esprits sensibilisés par la morale instaurée dans les codes d'une société conformiste.

Je me devais donc, en tant que spécialiste, d'obtenir ce pavé de 540 pages afin de prendre ce réel plaisir à parcourir des zones que je n'avais peut-être pas encore explorées, à retrouver les nombreuses références chères à ma passion si particulière, mais aussi de vous donner la confirmation de la fiabilité de l'ouvrage qui, j'affirme, est digne d'être appelé: "La Bible du cinéma extrême et déviant" !

En plus d'être un condensé de titres majeurs, méconnus et inconnus, les écrits de Tinam vont bien plus loin que ça et proposent une exploration beaucoup plus élargie et instructive qu'on ne peut l'imaginer.


Le livre démarre sur une introduction portée sur la présentation et la démarcation du cinéma d'horreur underground libérateur mis en comparaison avec l'horreur mainstream stagnante, expliquant l'impact bénéfique que peut avoir l'originalité constante d'un cinéma décalé enfermé dans une pièce sombre pendant que le cinéma d'horreur populaire, lui, ne se limite qu'à des hommages et des remakes remodelant une matière déjà existante.

Après une brève présentation de différents films et réalisateurs iconiques qui constituent ce "vilain petit canard", le premier chapitre aura l'honneur d'ouvrir les portes avec le genre le plus superficiel et le plus limité en inventivité bien qu'il soit hautement attractif: Le cinéma gore excessif (principalement dirigé sur les splatters allemands). Un petit chapitre d'une dizaine de pages qui survole légèrement ce genre savoureux. Un genre qui toutefois ne se limite qu'à l'excès (parfois volontairement grotesque) d'hémoglobine et de chairs mutilées. Un passage rapide mais assez dosé pour obtenir les (nombreux) titres les plus représentatifs du splatter indépendant et qui laissera place à la dissection des innombrables autres références du milieu underground (bien qu'un petit arrêt sur les nombreux splatters reliés au support de la VHS aurait été sympathique pour l'exhumation de titres tels que "555", "killing spree", "gore whore", "maleficia", "Ogroff", "abomination" etc...).


Mais passons ce minuscule détail de mise en bouche et concentrons-nous sur le cœur de la bête.

Tinam nous guide et nous enferme dans les couloirs sombres pour nous les éclairer avec une description minutieuse de chaque titre qu'il propose.

Plongée dans le genre du torture-porn en passant par son ancêtre "le rape an revenge" (où il profite d'immortaliser ses anecdotes et son amour pour "bunny game" d'Adam Rehmier). Visite dans le cinéma choc dramatique ayant son lot de films effroyables et indispensables. Enrichissement philosophique et cathartique avec l'exploration des œuvres lynchéennes et les références à Harmory Korine pour ensuite rapprocher intelligemment le cinéma expérimental au concept freudien "l'inquiétante étrangeté" afin d'adopter une approche remarquable du cinéma abstrait et hermétique.

Éclaircissement du cinéma incompris de l'attachant Lucifer Valentine (auteur de la quadrilogie "Vomit Gore") dans une description anecdotique et précise du réalisateur et de certains éléments de sa vie privée mises en relation avec les thématiques de ses films. Sublimation et déclaration d'amour de la poésie cadavérique avec des longues et exaltantes dissections d'une richesse inégalable des œuvres de Jorg Buttgereit, Marian Dora et Karim Hussain, trois des plus grands maîtres emblématiques du cinéma underground extrême (j'appuie sur le passage consacré à Marian Dora, mon réalisateur préféré).

Ensuite, se poursuit une arrivée excitante et profondément documentée du chapitre penché sur la pornographie déviante et underground allant même vous rappeler / vous apprendre l'existence de la célèbre ancienne plateforme virtuelle "Insex" et les très nombreuses anecdotes centrées sur l'évolution de l'entreprise de Brent Scott analysant et détaillant les apports pervers qui ont fait de ce site une référence dans la dimension BDSM extrême sur laquelle il s'est construit.


Avant de terminer sur le summum de la déviance érotique japonaise, Tinam nous livre une analyse exclusive et fortement séduisante de l'art pornographique de Marco Malattia qui se hisse au sommet du porno extrême. Il finira les nombreuses dernières pages en beauté avec la description ultra-précise du "snuff movie", que ce soit dans son origine et son essence, les méthodes récurrentes utilisées dans les films concernés, les légendes qui mystifient le genre et l'ambiguïté sur lequel ils jouent, son rapport à la réalité et au voyeurisme, les différents degrés utilisés pour définir un film comme tel, les grandes références allant de Fred Vogel, Heiko Fipper, John Erick Dowdle, Michael Goi, Hideshi Hino, Jorje krippe, J.T. Pretty, Spasojevic & Jordjevic jusqu'au site oublié "Necrobabes" et le chapitre très intéressant des shockumentaries et death movies avant de s'aventurer dans le deep web pour une éprouvante et inquiétante documentation sur l'existence réelle des snuff-movies liée à la pédopornographie présente dans le dark web.


Les quelques références que j'ai citées ne font partie que des plusieurs gros passages que Tinam tente d'approfondir le plus possible au milieu d'un condensé d'informations compactées avec une écriture perfectionnée entrecoupée de citations de différentes figures emblématiques du genre, d'interviews et de textes journalistiques accentuant la richesse des différentes thématiques de l’œuvre.

Pour un non-initié au genre underground, une seule lecture ne suffira pas pour retenir ne serait-ce que le tiers de ce qui est présenté dans ce recueil qui est d'ailleurs tellement facile à lire qu'une seconde lecture procurera autant de plaisir que la première.

Les spécialistes du genre trouveront également leur bonheur à travers les nombreuses anecdotes et liens qui réunissent différentes œuvres jusqu'à créer plusieurs sortes de "familles" et donner une identité à un cinéma inconnu écarté des grosses productions.

On regrettera toutefois l'absence d'un article consacré à "The Green Elephant" qui aurait mérité sa place dans le bouquin et le manque de références françaises et de certains artistes qui ont pourtant su participer à l'évolution du cinéma underground.

Mais quelques petits oublis seront loin d'être handicapants pour le débutant et loin d'être frustrants pour l'habitué du genre car quand on se retrouve au final face à une telle expertise complète réunissant des références cinématographiques, littéraires, politiques et historiques, on ne peut qu'applaudir les efforts fournis par Tinam dans la retranscription de ses connaissances propres à notre passion commune (malgré des transitions entre chaque chapitre un peu trop brutales).


Je ne peux que recommander (aux curieux comme aux adeptes) ce voyage sensationnel, salissant et dérangé passant par tout les sujets tabous pour un apprentissage approfondi sur la face obscure du cinéma, que ce soit pour votre amour pour le gore, pour la violence extrême, pour la déviance, pour la perversion ou tout simplement...pour le Cinéma !

Et des œuvres comme celles qui sont citées dans ce livre, croyez-moi que ça n'arrête toujours pas d'en pleuvoir encore aujourd'hui.

Pour les passionnés du cinéma underground, vous avez ici une pièce indispensable!

5/6 - Nicolas Beaudeux