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LOVECRAFT ET LE CINEMA , un dossier de Marija Nielsen

 

Le présent dossier va vous emmener dans le monde mystérieux de ce formidable écrivain du fantastique, à savoir Howard Phillips Lovecraft, dont les écrits sont une source d'inspiration inépuisable pour les réalisateurs de films fantastiques et d'horreur, même si le nombre de métrages adaptés de ses nouvelles restent peu nombreux, comparé à Edgar Poe ou Stephen King par exemple. Bienvenue chez les Grands Anciens !

I / Howard Phillips Lovecraft, 1890 - 1937
 

Lovecraft est né le 20 Août 1890 à Providence, Rhode Island (Etats-Unis). Sa mère était Sarah Susan Phillips Lovecraft, et son père, Winfield Scott Lovecraft, un vendeur itinérant pour Gorham & Co Argenterie. Lorsque Lovecraft eut 3 ans, son père fut atteint d’une dépression nerveuse dans un hôtel à Chicago. Il fut transporté au Butler Hospital, où il resta pendant 5 ans avant de mourir le 19 juillet 1898. Lovecraft fut ensuite élevé par sa mère, ses deux tantes, et plus particulièrement par son grand-père maternel, Whipple Van Buren Phillips.

Lovecraft était un petit garçon précoce. A l’âge de 2 ans, il récitait de la poésie, à 3 ans, il savait lire et à 6 ou 7 ans, écrire. Il s’enthousiasma très tôt pour 1001 Nuits qu’il commença à lire vers 5 ans. Ce fut à cette époque qu’il trouva le pseudo "Abdul Alhazred", dont il se servirait plus tard pour écrire le mythique necronomicon, qui fut l’inspiration d’un grand nombre de ses écrits.

La première histoire écrite de Lovecraft, "The Noble Eavesdropper" (que l’on pourrait traduire par "L’Indiscret Noble"), daterait de 1896, c’est à dire lorsqu’il avait 6 ans. Son intérêt pour l’étrange fut éveillé et maintenu par son grand-père qui le divertissait avec des histoires gothiques.

Lovecraft était un garçon solitaire et souffrit de nombreuses maladies, dont une bonne partie étaient d’origine psychologique. Sa présence à l’école Slater Avenue School fut en conséquence sporadique, et Lovecraft absorba la plus grande partie de son savoir par des lectures indépendantes.

Vers l’âge de 8 ans, il découvrit la science d’abord par le biais de la chimie, et ensuite par l’astronomie. Il produisit également quelques journaux amateurs qu’il distribua à ses amis.

La première véritable publication de Lovecraft date de 1906, lorsqu’il écrivit une lettre de lecteur traitant d’astronomie au Providence Sunday Journal. Peu de temps après, il commença à tenir une rubrique mensuelle pour un journal local. Par la suite, ses rubriques apparurent dans plusieurs autres journaux.

  

La mort en 1904 de son grand-père plongea la famille dans de sérieux problèmes financiers. Lovecraft et sa mère furent obligés de quitter leur spacieuse demeure victorienne pour s’installer dans des quartiers étroits à Angell Street. Lovecraft fut dévasté par la perte de sa maison natale, mais ses apprentissages eurent tôt fait de changer ses pensées suicidaires. Néanmoins, en 1908, il fut atteint d’une dépression nerveuse qui lui fit rater ses examens de fin d’étude et son entrée à l’université. Cet échec fut une grande honte pour Lovecraft durant toute sa vie, bien qu’il fut l’un des autodidactes les plus accomplis du siècle dernier.

De 1908 à 1913, Lovecraft vécut en quasi ermite, et ne fit pratiquement rien d’autre que de se consacrer à ses intérêts en astronomie et l’écriture de poèmes. Durant cette période se développa une relation pathologique d’amour-haine entre le jeune homme et sa mère, en rien arrangée par sa solitude.

En 1914, suite à une lettre de protestation concernant des histoires d’amour qui l’insupportait au plus haut point, Lovecraft fut invité à rejoindre l’UAPA (United Amateur Presse Association), une association composée d’écrivains amateurs publiant leurs propres magazines. Lovecraft publia 13 numéros de son journal The Conservative (1915-1923) et contribua également aux journaux de ses camarades. Il fut promu rédacteur en chef adjoint de l’association quelques années plus tard, et cette période de productivité le sauva certainement d’une apathie destructrice.

Lovecraft reprit l’écriture de fiction qu’il avait abandonnée en 1908. Il écrivit alors The Tomb (La Tombe) et dagon durant l’été 1917. Sa production fut ensuite régulière jusqu’à environ 1922, bien que ses écrits majeurs furent des essais et des poèmes. Il développa également une correspondance hors pair avec des amis et des associés.

  

La mère de Lovecraft mourut en mai 1921, et malgré la dépression causée, il trouva la force de se rendre à une convention de journalistes amateurs en juillet. Il y rencontra sa future femme, Sonia Haft Greene, une juive russe, de 7 ans son aînée. Ils furent mariés en mars 1924 et Lovecraft s’installa chez Sonia. Au départ, leur vie commune semblait destinée au bonheur et à la prospérité. Lovecraft avait enfin réussi à se faire un nom en tant qu’écrivain professionnel grâce à la publication de plusieurs de ses histoires dans le célèbre magazine Weird Tales, et Sonia possédait une boutique à chapeaux sur Fifth Avenue à New York. Malgré son succès initial, la boutique fit faillite et Lovecraft refusa une promotion de rédacteur en chef à Weird Tales à cause de la santé défaillante de sa femme. En 1925, Sonia partit à Cleveland et Lovecraft prit un studio à Brooklyn, déjà un quartier malfamé.

Cette nouvelle isolation le déprima rapidement, et de nostalgique (La Maison Maudite, 1924, situé à Providence), sa fiction devint glauque et misanthrope (Horreur à Red Hook et Lui, 1924, dont tous deux décrivent ses sentiments négatifs envers New York). En 1929, son divorce fut prononcé.

Lovecraft était retourné à Providence en 1926, ce qui améliora considérablement son humeur. Jusqu’à sa mort 11 ans plus tard, il s’épanouit en tant qu’être humain et écrivain, et ce fut durant cette période qu’il produisit sa meilleure fiction (L’Appel de Cthulhu, 1926 ; Les Montagnes Hallucinées, 1937 ; Dans l’Abîme du Temps, 1934-35…). Il supervisa également les carrières débutantes de plusieurs jeunes écrivains en herbe (August Derleth, Donald Wandrei, Robert Bloch, Fritz Leiber), mais le reste de sa vie fut plutôt insignifiante. Il voyagea de temps en temps et continua d’entretenir sa volumineuse correspondance.

   

Les 3 dernières années de sa vie furent teintées de difficultés. Lorsqu’une de ses tantes mourut, il emménagea avec l’autre. Ses histoires devinrent de plus en plus longues, complexes et difficiles à vendre. Il se trouva alors contraint de subvenir à ses besoins en tant que nègre produisant des nouvelles, de la poésie et de la non-fiction. Le suicide en 1936 d’un de ses correspondants les plus proches, Robert E. Howard, le plongea dans une tristesse confuse. De plus, la maladie qui causa sa propre mort – un cancer de l’intestin – avait déjà progressé à un point qu’aucun traitement ne pouvait plus y changer quoi que ce soit.

Lovecraft intégra Jane Brown Memorial Hospital le 10 mars 1937, et mourut 5 jours plus tard. Il fut enterré dans le lot familial de Swan Point Cemetery, Providence, le 18 mars.

Howard Phillips Lovecraft fut assez prolifique et talentueux pour inspirer toute une génération d’écrivains (dont Stephen King, Graham Masterton, Brian Lumley…) et de nombreux cinéastes, mais ne connut jamais le bonheur de son vivant de voir ses écrits publiés sous forme de livre. Ses amis August Derleth et Donald Wandrei étant déterminés à préserver ses histoires, ils formèrent la maison d’édition Arkham House afin d’y remédier. Aujourd’hui, l’œuvre de Lovecraft est traduite en plus de 12 langues, et continue d’être lue et étudiée par des fans, des professeurs de littérature et des cinéastes en vue d’adaptations, dont certaines sont plus réussies que d’autres. Parmi ces derniers, on peut citer comme étant les plus fidèles à son univers Brian Yuzna (producteur de re-animator et de dagon, et réalisateur de re-animator II et de Beyond re-animator) et Stuart Gordon (réalisateur de re-animator, from beyond et castle freak).

Grâce à son talent et à la détermination de ses amis, Lovecraft s’est indéniablement forgé une niche incontournable dans le monde de la littérature fantastique du 20ème siècle. Paix à son âme de génie créatrice.

II / LES ADAPTATIONS CINEMATOGRAPHIQUES

Malgré un grand nombre de nouvelles écrites, Lovecraft ne fait pas partie des écrivains les plus adaptés au cinéma. Cela tient sans doute au fait que l’ambiance oppressante dans ses œuvres est difficile à retranscrire sur un écran et que ses nombreuses descriptions parfois très denses n’en font pas des histoires immédiatement visuelles. Il avait aussi pour habitude de suggérer l’horreur plutôt que de la montrer et son univers n’est pas des plus sanglants non plus. Plusieurs réalisateurs s’y sont essayés, certains avec plus de succès que d’autres, et les adaptations les plus réussies sont probablement les films de Stuart Gordon et de Brian Yuzna.

La première adaptation de Lovecraft au cinéma, "La malédiction d’Arkham", date de 1963 et est réalisée par Roger Corman. Ce réalisateur spécialiste des tournages rapides et à petit budget avait connu du succès avec ses adaptations des écrits de Poe, produits par AIP Pictures. Corman a alors l’idée d’adapter Lovecraft mais ce premier film sera décevant car trop influencé par Poe, en particulier de l’un de ses poèmes, "The Haunted Palace", le titre en vo du film. Le film commence avec un sorcier (Vincent Price) qui maudit des villageois s’apprêtant à le brûler sur un bûcher. Quelques générations plus tard, son descendant Charles Dexter Ward arrive au village afin de prendre possession de l’ancienne demeure familiale. Il sera possédé par l’esprit du sorcier qui cherche à se venger. Le film possède une véritable narration et visuellement, il ressemble pas mal à "La chute de la maison Usher" du même Corman (1960), grâce au travail du directeur artistique, Daniel Haller. Mais les terreurs cosmiques de Lovecraft se retranscrivent mal dans un univers aussi abstrait que celui de Poe.

 

Malgré ce résultat peu convaincant, AIP remet pourtant ça avec "Die, Monster, Die !" (1965, Daniel Haller) qui est une adaptation de la nouvelle La couleur tombée du ciel. Bien que le film reprend les éléments principaux de l’histoire (le météorite qui s’écrase sur Terre et contamine les habitants aux alentours), la liberté prise avec le reste fait de ce métrage encore une déception. Arkham se trouve ici en Grande-Bretagne et l’intrigue se concentre sur une histoire de savant fou somme toute classique. La radiation émanant du météorite a tué la femme d’un scientifique (Boris Karloff quand même…), et il tentera de se venger sur le météorite. Encore une fois, ce film ne brille pas par son excellence. Etant donné que le métier premier du réalisateur est celui de directeur artistique, sa réalisation se concentre plus sur l’effet provoqué par les décors étranges que par la direction d’acteurs ou même le fait de raconter son histoire tout en restant fidèle à l’esprit de la nouvelle d’inspiration. On retrouvera une adaptation un peu plus fidèle dans le film à sketches "Creepshow" (1982), où Stephen King lui-même joue le rôle d’un fermier contaminé par une météorite s’étant écrasée dans son champ (rappelons que Lovecraft est une des majeures influences de cet écrivain que l’on ne présente plus).

 

En 1966, Corman adapte la nouvelle La chambre condamnée co-écrite par Lovecraft et August Derleth. L’histoire raconte le retour de Susannah Whateley à la maison de son enfance où ses parents sont morts frappés par la foudre. Ignorant la soi-disant malédiction pesant sur la maison, elle s’y installe avec son mari. Malgré une ambiance pesante, tout élément lovecraftien est expurgé du film au profit d’une expérimentation sixties au niveau de la musique jazzy et des effets de caméra expérimentaux pour l’époque. Quelques scènes sont néanmoins efficaces grâce à l’utilisation d’une caméra subjective montrant l’effroi des acteurs devant une horreur invisible. Pas indispensable non plus.

La prochaine adaptation voit le jour en 1968, "La maison ensorcelée" d’après la nouvelle du même nom, et est réalisée par Vernon Sewell, un metteur en scène britannique touche-à-tout, à qui l’on doit des films de guerre, de fantastique ou de suspense. Mais encore une fois, il manque au récit les éléments de la nouvelle les plus intéressants, et les efforts de Sewell de s’éloigner du cinéma gothique typique des années 60 le rapproche malheureusement d’un look contemporain, comme cela avait été le cas pour la précédente adaptation. Ici, nous avons droit à une fête des plus joyeuses mêlant champagne et cigarettes-qui-font-rire, une orgie plutôt déplacée, une musique kitsch et des effets kaléidoscope du plus mauvais goût censés représenter des hallucinations. Le film offre cependant un casting de choix en les personnes de Boris Karloff, Christopher Lee et l’envoûtante Barbara Steele. Curieusement, ces trois acteurs intemporels n’ont aucune scène ensemble, ce qui diminue l’intérêt que ce film pourrait avoir pour les fans. A noter que le directeur de la photographie était le talentueux Johnny Coquillon, qui trouva de nombreuses façons innovatrices pour éclairer le décor. Il travaillera ensuite sur l’excellent "Witchfinder General" (1968, Michal Reeves).

 

Avec "The Dunwich Horror" (1969) de Daniel Haller, nous avons enfin une adaptation digne de ce nom. Ce film se base sur la nouvelle L’abomination de Dunwich et bien que la ville est située au bord de l’océan et non dans un coin de campagne comme dans la nouvelle, il reste très fidèle dans l’esprit. Un jeune homme consultant l’effroyable necronomicon dans une bibliothèque locale fait la connaissance d’une femme qui propose de le ramener chez lui. Il la drogue à son insu pour qu’il puisse s’en servir dans ses rituels magiques maléfiques. Le personnage de Wilbur Whateley est campé par un Dean Stockwell excellent et une ingénieuse trouvaille est d’évoquer la force maléfique par des ombres géantes, le bruissement du vent ou le cri des mouettes. Cette production était la dernière pour AIP.

 

Il faudra ensuite attendre 1985 pour voir de nouvelles adaptations, dont les meilleures sont probablement celles de Brian Yuzna et Stuart Gordon. Ces deux réalisateurs/producteurs ont su brillamment retranscrire l’univers de Lovecraft dans un monde plus moderne en y ajoutant un peu plus de sang, de délires visuels et d’humour noir qui ne nuisent en rien aux histoires originelles. Leur première coopération, "Re animator" (1985), est un pur produit des années 80 en ce que le gore et l’érotisme sont omniprésents. Il continue sur la lancée inaugurée par "Evil dead" (1982) et "Le retour des morts-vivants" (1985) et remplit tout aussi brillamment son contrat. Le scénario ne s’inspire que librement de l’histoire de départ. Un étudiant en médecine et son amie vont faire partie d’une expérience scientifique conduite par Herbert West qui consiste à réanimer les morts. Les résultats seront bien sûr des plus délirants, entre têtes coupées qui parlent, intestins qui se baladent et autres joyeusetés du même genre. Ce film est l’un des meilleurs films d’horreur des années 80, soutenu par le charismatique Jeffrey Combs, qui joue le rôle d’un Dr Herbert West hystérique et intense.

 

Les éléments non utilisés dans ce premier opus seront par contre présents dans le décevant "La fiancée de re animator" (1991). West et son compère, Dan Cain, se mettent à leur morbide travail dans un camp militaire en Amérique du Sud, leur atelier souterrain est situé juste à côté d’un cimetière, le sérum provient d’une glande de lézard… Mais une autre grande inspiration pour ce film est encore plus évidente dans le titre original, Bride of re-animator. On fera tout de suite le rapprochement avec "Bride of Frankenstein/La fiancée de Frankenstein" (1931, James Whale), surtout que West tente de reconstruire Meg, la fiancée de Dan décédée dans le premier film. Yuzna dira également que les personnalités du Dr West et de Dan Cain s’inspirent du personnage de Dr Victor Frankenstein dans le roman de Mary Shelley. Ce film s’en trouve peut-être un peu plus abouti que son prédécesseur en ce que les personnages sont plus approfondis et aussi en ce qui concerne les effets spéciaux, une des faiblesses de re-animator, mais souffre d’une construction un peu déroutante (après être restés en exil durant six mois, West et Cain retournent à Arkham comme si de rien n'était et l’histoire n’évolue pas vraiment).

En contraste, "Beyond re animator" (2003) sera d’autant plus réussi. Le film s’éloigne de l’univers lovecraftien dans une intro dans le plus pur style "Scream", un parti pris conscient pour attirer des spectateurs non familiers avec les deux premiers opus. Cependant, ne passez pas votre chemin, car on est très vite de retour dans l’univers disjoncté de Herbert West, avec ce que cela comporte de sexe, de gore, d’obsession et de réanimations plus foireuses qu’autre chose. Plusieurs critiques ont dit que la première heure était longue et pas très intéressante. Pourtant, à bien des niveaux, il rappelle le premier film de la série et ces bons souvenirs sont comme de revoir un bon ami perdu de vue. La dernière demi-heure nous entraîne véritablement au bord de la folie, avec entre autre, un lancer de buste au lasso, une jolie explosion stomacale et un combat plus que surréaliste entre un rat et un pénis sectionné, le tout sur fond musical grandiose des plus approprié. Une excellente réussite.

  

Petit retour en arrière. Pour "From beyond" (1986), Stuart Gordon bénéficie des talents du scénariste Dennis Paoli (re-animator), qui saura faire de De l’au-delà, une nouvelle très courte et plutôt moyenne, un long métrage à l’ambiance glauque et hallucinante, parfaitement intégré à l’univers lovecraftien malgré la présence d’éléments de bondage et de gore explicite. Le professeur Praetorius conduit des expériences sur la glande pinéale, censée ouvrir l’esprit à des mondes parallèles. Ce thème occasionnant une lente descente dans la folie est central à l’œuvre de l’écrivain et parfaitement maîtrisé ici, malgré un léger arrière-goût d’ "exploitation".

 

Paoli réussira le même coup de chapeau pour "Castle Freak" (1995), dont la nouvelle de base "Je suis d’ailleurs", de quelques pages seulement, ne servira que comme point de départ. Mais on retrouve encore une fois le goût immodéré de Gordon pour l’érotisme et le gore sans concession, ce qui nous donne un film d’horreur véritablement personnel tout en respectant un thème cher à Lovecraft : la déchéance d’une cellule familiale. La meilleure adaptation de Gordon est sans aucun doute "Dagon" (2001), qui est une transposition de l’univers de Lovecraft dans son ensemble. En effet, Gordon avait ce film en tête durant quinze ans avant de le réaliser, et au départ, il ne devait s’agir que de l’adaptation de la nouvelle "Le cauchemar d’Innsmouth", sa préférée. Mais le scénario intègre également des éléments du "Monstre sur le seuil" et de la nouvelle "Dagon", dont le film portera le nom. En compagnie des acteurs, nous nous perdons dans la ville de pêcheurs Imboca (un décor réel), peuplé par d’étranges hybrides homme-poisson jusqu’à un final d’une poésie horrifique des plus envoûtantes.

  

Bien entendu, au vu du succès de "Re-Animator", quelques réalisateurs peu connus se disent qu’ils peuvent en faire autant. Cependant, "La malédiction céleste" (1987) de David Keith n’est pas des plus mauvais, puisqu’il s’inspire encore une fois de la couleur tombee du ciel et que Maître Fulci est crédité comme producteur associé et responsable des effets spéciaux. Cela résulte bien sûr en des choses peu ragoûtantes mais malgré ces écarts par rapport à l’univers lovecraftien, le métrage reste fidèle dans l’esprit. Un réalisateur qui a eu beaucoup moins de chance car ayant beaucoup moins de moyens est Jean-Paul Ouellette. Son film, "The Unnamable" (1988) concerne des étudiants qui invoquent le démon d’un enfant né monstrueux. Le film est alourdi par trop de références à "Evil dead" (1982), et un amateurisme évident tant au niveau des acteurs que du côté technique. La mythologie créée par Lovecraft ne se prête pas facilement à des films d’horreur teenage, suivant des formules plus que basiques. On n’en retiendra donc pas grand chose, ni de sa suite, "the unnamable II" (1993) du même réalisateur. Pourtant, cette séquelle concernant des étudiants sur un campus américain invoquant un démon terrifiant (…) contient plus d’éléments de la nouvelle d’inspiration que son prédécesseur, "L’indicible". Ces deux films figurent au même niveau que "Magie noire" (1990) de Juan Piquer Simon. Adepte de films d’horreur fauchés et parfois bien gore ("Pieces", 1981), son adaptation n’échappe pas à sa propre règle : le Z. L’histoire concerne la prise d’otage d’un magicien et de sa fille par une bande d’ados. Lorsque les agresseurs refusent de prêter attention aux avertissement du magicien, la maison fera bientôt connaître ses terribles secrets. Ce film restera dans les annales comme non seulement une piètre adaptation, mais aussi comme l’un des films les plus nuls qui existe. Si vous n’en avez pas entendu parler, c’est normal.

  

On passe au suivant sur la liste, "Necronomicon", de 1994. Ce film est composé de trois sketchs, reliés entre eux par un segment réalisé par Brian Yuzna montrant Lovecraft lui-même (joué par un Jeffrey Combs excellent !) lisant le fameux livre de l’arabe fou abdul alhazred dans une ancienne bibliothèque. Il va bien sûr inviter des visiteurs d’un autre monde.
Le premier sketch s’intitule "The Drowned" et c’est la première réalisation professionnelle de Christophe Gans (Le pacte des loups). Visuellement, c’est d’une beauté exceptionnelle mais ce que l’on peut regretter chez Gans, c’est que ses références font trop d’ombre à l’histoire qu’il raconte. Ainsi, on reconnaîtra un peu de Mario Bava, un peu de John Carpenter, saupoudré d’un peu de "
Kwaïdan" (film de fantômes japonais de 1964) et d’un zeste de Dario Argento. Malgré cela, son sketch est franchement réussi même s’il s’éloigne pas mal de la nouvelle censée l’inspirer, "Les rats dans les murs".
Le deuxième segment, "The Cold" est adapté par un Japonais, Kazunori Itô, connu pour le renouveau du film de monstres japonais avec notamment trois épisodes mettant en scène la tortue géante, Gamera. La nouvelle de Lovecraft est très bien en soi, ce n’est pas sa plus originale, mais l’ambiance est typique de son univers. Le sketch retranscrit bien cette ambiance par une réalisation trop statique pour certains, mais qui dégage justement une froideur se mariant très bien avec le sujet. Les effets spéciaux méritent une bonne note pour leur excellence.
Le dernier segment, "Whispers", est aussi le moins réussi d’après moi. Réalisé par Brian Yuzna, on y retrouve le délire et le goût prononcé pour le gore qui lui sont propres, mais tout ce rouge n’a jamais occupé une place prépondérante dans l’œuvre de l’écrivain. Cependant, Yuzna a toujours réussi à imposer une vision très personnelle à ses adaptations de Lovecraft ce qui n’est pas un mal en soi. Mais "Whispers" est empreint d’une ambiance plus malsaine qu’inquiétante, ce qui est dommage étant donné que la nouvelle d’inspiration, "Celui qui chuchotait dans les ténèbres", est plutôt bien respectée.
Un film à sketches assez inégal dans l’ensemble, mais qui reste intéressant de par les visions très différentes des trois réalisateurs.

 

En 1995, John Carpenter va s’atteler à une adaptation tout aussi personnelle avec "L’antre de la folie". L’excellent acteur Sam Neill y incarne John Trent, un enquêteur chargé des recherches concernant Sutter Cane, un écrivain de livres fantastique qui a disparu. En compagnie d’une employée de la maison d’édition, il va se perdre dans un univers cauchemardesque peuplé de villageois grotesques, d’hallucinations effroyables et de monstres abominables. Cette adaptation fait également partie des plus réussies grâce à deux choses. La première, elle retranscrit brillamment certains des éléments les plus proéminents de l’univers de l’écrivain : la paranoïa et la xénophobie. Deuxièmement : la patte du réalisateur. Carpenter réussit le coup de maître de nous faire douter de nous-mêmes, de ce que nous voyons à l’écran. Est-ce rêve ou réalité ? Inutile de préciser que les effets spéciaux sont d’un haut niveau, exécutés par KNB ("Vampires" et "Ghosts of Mars" du même réalisateur, entre autre).

 

Un film encore plus récent à s’être inspiré de l’univers lovecraftien est le très bon "Maléfique" (2002, Eric Valette). L’histoire concerne quatre prisonniers qui découvrent un livre poussiéreux caché dans le mur. Les dessins et les incantations sont directement inspirés du fameux necronomicon, dont plusieurs versions traduites existent réellement (je vous assure, j’en possède un). Le déroulement de l’histoire concernant un monde parallèle, les désirs exaucés et l’obsession se situent assez bien dans l’univers de l’écrivain et cette série B française est une bonne surprise.

La télévision a également fait quelques incursions dans le monde étrange et merveilleux de Lovecraft. "Détective Philip Lovecraft" (1991) est un honnête téléfilm qui mêle le film noir américain et des éléments lovecraftiens, en y ajoutant une bonne dose d’humour. Le résultat se laisse regarder sans problème, surtout que le détective est interprété par Fred Ward, qui, ici, a vraiment "la gueule de l’emploi". Malheureusement, il sera remplacé par Dennis Hopper dans "Chasseur de sorcières" (1994, Paul Schrader). Malgré un casting de qualité, cette supposée suite par le réalisateur de "Hardcore" (1979, une incursion très glauque dans le monde de la pornographie et du snuff) et de "La Féline 1982" est surtout une vision mordante et cynique de l’univers hollywoodien et ses composantes. La sorcellerie est le seul élément fantastique de ce téléfilm qu vaut en particulier par sa beauté visuelle et un casting de bonne qualité. Intéressant sur un point de vue politique mais ô combien éloigné de l’univers lovecraftien.

Les adaptations cinématographiques d’œuvres littéraires n’ont jamais constitué quelque chose de facile. D’autant plus dans le cas de Lovecraft que l’auteur est décédé depuis près de 70 ans. A moins d’être un médium renommé (et encore…), impossible de le contacter pour lui demander quoi que ce soit. Sur une note très subjective, je pense que Lovecraft serait fier de l’inspiration que son œuvre a eue sur toute une génération d’écrivains et de nombreux cinéastes. Mais il y a fort à parier que sa personnalité plutôt rigide aurait vu d’un mauvais œil les effusions de sang ou l’érotisme peu subtil présents dans de nombreuses adaptations.

 

Une nouvelle adaptation de "La couleur tombée du ciel" est entrée en production en septembre 2004. Elle sera réalisée par Ivan Zuccon et s’intitulera "Colour from the dark". Ce réalisateur italien est déjà responsable de deux films très vaguement inspirés de Lovecraft, à la réputation plus que douteuse et surtout direct-to-video : "Unknown beyond" (2000) et "The shunned house" (2003).

Nota Bene : Pour qui aime les ambiances des livres de Lovecraft et les jeux vidéos, nous ne saurons que trop vous conseiller l'excellente saga des "Alone in the Dark", le non moins excellent "Prisoner of Ice" et, plus récent, et véritablement emprunt de la mythologie lovecraftienne, le jeu "Necronomicon", véritable réussite qui vous plonge au plus profond du monde des Grands Anciens.

III / FILMOGRAPHIE

2003 – "Beyond re animator" de Brian Yuzna
2003 - "The shunned house" d'Ivan Zuccon
2002 – "Maléfique" d’Eric Valette
2001 - "The Unknown Beyond" d'Ivan Zuccon
2001 – "Dagon" de Stuart Gordon
1995 – "Castle Freak" de Stuart Gordon
1995 – "L’antre de la folie"/In the Mouth of Madness de John Carpenter
1994 – "Chasseur de sorcières"/Witchhunt de Paul Schrader
1994 – "Necronomicon" de Christophe Gans, Shusuke Kaneko et Brian Yuzna
1993 – "the unnamable II : The Statement of Randolph Carter" de Jean-Paul Ouellette
1991 – "Détective Philip Lovecraft"/Cast a deadly spell de Martin Campbell
1991 – "La fiancée de re animator"/Bride of re-animator de Brian Yuzna
1990 – "Magie noire"/La mansion de los Cthulhu de Juan Piquer Simon
1988 – "The Unnamable" de Jean-Paul Ouellette
1987 – "La malédiction céleste"/The Curse de David Keith
1986 - "From beyond" de Stuart Gordon
1985 – "Re animator" de Stuart Gordon
1969 – "The Dunwich Horror
" de Daniel Haller
1968 – "La maison ensorcelée"/Curse of the Crimson Altar de Vernon Sewell
1966 – "La malédiction des Whateley"/The Shuttered Room de David Greene
1965 – "Die, Monster, Die !" de Daniel Haller
1963 – "La malédiction d’Arkham"/the haunted palace de Roger Corman

Sources : IMDB, Toc, lefantastique.net, Horror – The Aurum Film encyclopedia, CinéHorreur News