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Après avoir réalisé le terrifiant "Psychose", Alfred Hitchcock poursuivit sa série de chef-d'œuvres avec une nouvelle adaptation de Daphné du Maurier, écrivain avec laquelle il avait inauguré sa grande période américaine ("Rebecca"). Cette fois, ce n'était plus un psychopathe qui allait susciter le suspense et la peur, mais la gent ailée. Une originalité qu'il allait traiter avec un génie inventif hors de pair, aboutissant à une œuvre impressionnante qui donnerait naissance à un sous-genre de la terreur cinématographique à part entière.



Melanie Daniels, jeune femme riche et sûre d'elle, rencontre l'avocat Mitch Brenner dans une oisellerie de San Francisco. Ce dernier est venu y chercher un couple d'inséparables pour l'anniversaire de sa petite sœur. Connaissant le passé capricieux de miss Daniels et souhaitant lui donner une bonne leçon, il la tourne en ridicule en faisant mine de la prendre pour une vendeuse du magasin. Mais, piquée au jeu, la jeune femme n'entend pas en rester là. Elle décide de surprendre l'avocat en amenant des inséparables chez lui, à Bodega Bay, une petite ville côtière du nord de San Francisco, sans qu'il s'en aperçoive. Et c'est au moment où elle savoure sa victoire, et que peut-être une idylle commence, qu'elle est soudain attaquée par une mouette…



Après l'effroi en noir et blanc et la musique omniprésente, inoubliable, qui accompagnait les méfaits de Norman Bates, Alfred Hitchcock présente… une attaque massive d'oiseaux sur une petite bourgade isolée, en couleur… et dans un silence total. En effet, si Bernard Herrmann travaillait une fois de plus avec le réalisateur, c'était en fait pour composer ces affreux cris et croassements qui se font entendre dès le générique d'introduction (un générique aux lettres grignotées et recomposées comme par des coups de becs), et qui auront le dernier mot dans une dernière image ténébreuse et glaciale. Hormis ces bruitages sinistres, agressifs, moqueurs, pas une seule note de musique ne viendra commenter ou dramatiser les événements du film.

En deux longs métrages, le réalisateur anglais passait donc d'un extrême à l'autre de la fonction musicale dans une oeuvre de genre : après s'en être servi à outrance pour jouer avec les nerfs du spectateur dans "Psychose", il le laissait cette fois dans un abandon total, à l'instar des personnages subissant les assauts des mouettes, corbeaux, moineaux et autres volatiles. Stridences vocales animales saturant la bande son, battements d'ailes envahissant les plans, attaques laissant les hommes muets de stupeur et d'effroi… Bien entendu, à l'heure de l'introduction coup de poing et des bandes originales tonitruantes, ce parti pris de silence, associé à une exposition d'une grosse demi-heure, pourra ennuyer et faire décrocher l'attention. Mais ce serait dommage, car on y manquerait toute une dimension du film.



Commençant comme une comédie sentimentale où les caractères se dessinent, avec minutie, au travers de dialogues pétillants et d'expressions subtiles du visage, c'est donc sans musique, avec une froideur prémonitoire et comme venue d'en haut, que Hitchcock nous montre les facéties de Melanie Daniels ou les leçons de morales de Mitch Brenner, comme s'il s'agissait de prétentions ridicules au regard de ce qui va arriver. Le monde des années soixante, tel qu'il se serait projeté dans une comédie hollywoodienne charmante, légère et moralisatrice, se présente à nous au travers d'un regard à l'acuité presque inhumaine. Ce décalage entre l'histoire et le ton avec lequel elle est traitée génère de lui-même un malaise et une fascination qui atteindront leur comble au moment où frappe la première mouette.

On ne saura jamais pourquoi les oiseaux attaquent, mais, séquence après séquence, tout le monde, sans distinction de quelque ordre que ce soit, en fera les frais, y compris les enfants. Les analyses psychanalytiques du film (et pourquoi pas marxistes) n'auront ni davantage ni moins de valeur que l'interprétation du poivrot s'exclamant qu'il s'agit de la fin du monde, ou que l'accusation hystérique d'une mère de famille à l'encontre de Melanie Daniels. Tout au plus méritent-elles une gifle. Car au fond, c'est Alfred Hitchcock en personne qui donne la meilleure façon de voir les choses : ce que les oiseaux balaient de leurs plumes, de leurs serres et de leurs coups de becs, c'est tout simplement un monde humain qui ne doute de rien et qui prétend maîtriser les choses (assurance risible qu'on retrouve dans le fameux discours de la vieille ornithologue).



Faut-il dire que "Les oiseaux", tout comme la majorité des grands films de sir Alfred, contient son lot de scènes anthologiques (quand il ne s'agit pas de séquences entières) à voir et à revoir ? Certaines images marquent à jamais, comme ces grappes de corbeaux alignés sur les arêtes d'un toit ou sur une cage d'écureuil avant de prendre brusquement leur envol, ces coups de becs acharnés sur les mains et les visages, la découverte macabre que fait la mère de Mitch Brenner… Bien sûr, certains effets spéciaux datent et ne peuvent rivaliser avec le tout-puissant numérique qui règne aujourd'hui; mais lorsqu'on se replace dans le contexte, impossible de ne pas admirer le résultat, véritable tout de force et d'ingéniosité.

Si on y ajoute que Hitchcock est un de ces rares cinéastes à avoir apporté autant de soin à sa mise en scène et à ses effets qu'à l'interprétation de ses acteurs, on augure assez du plaisir qu'on ressent devant un tel film; et on ne s'étonne guère, en outre, des dizaines et des dizaines de variations qu'il engendra (araignées, piranhas volants, chauve-souris, chats, rats, bien des espèces animales étant venue depuis anéantir les hommes). Certes, ce fut souvent de façon crapuleuse, et avec beaucoup moins de talent; mais pas toujours; demandez à George Romero ce qu'on peut faire en remplaçant les oiseaux par des morts-vivants, par exemple.








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