RDV SUR FACEBOOK



CONNEXION



Votre note: -
Moyenne: 4.7
(14 votes)
Billy Pilgrim, opticien de son état, aurait tout pour être heureux : Valencia une femme aimante d'origine aisée et deux beaux enfants, Barbara et Robert. Mais voilà, revenu traumatisé de la Deuxième Guerre Mondiale, il inquiète les siens : il prétend en effet avoir la capacité de se transporter dans le passé ou le futur. Fréquemment, il se revoit ainsi jeune soldat pendant ses classes, en tant que prisonnier de guerre et durant le terrible bombardement de Dresde, l'un des plus meurtriers de l'Histoire. Il se retrouve également pensionnaire d'un zoo sur la planète Tralfamadore en compagnie d'une superbe créature. Soigné aux électrochocs à la suite d'une dépression nerveuse, Billy n'arrive cependant pas à se réadapter mentalement à la vie normale…



Le personnage de Billy Pilgrim est décalé dans le temps, il dérive constamment d'un segment de sa vie à un autre, et ce au hasard est-on en droit de penser. Il parcourt son bonhomme de chemin à travers trois histoires entrecroisées : sa douloureuse expérience de la guerre, son insignifiante vie de père de famille opulent vivant dans une banlieue chic et enfin sa captivité dans un zoo intergalactique en compagnie de Montana Wildhack, star du porno, accessoirement femme idéale fantasmée par Billy.
Aussi bizarre que ce résumé puisse paraître, le film retranscrit assez fidèlement le message principal du livre de Vonnegut, à savoir : l'acceptation de sa destinée tout en essayant de se concentrer sur les bons moments de sa vie. Pourtant, les mauvais moments sont toujours là et vous ne pouvez les effacer. La morale du film et dudit roman serait donc : vous devez accepter tout ce qui vous arrive dans la vie car si vous ne le faites pas, vous risquez de ne pas admettre que vous existez ou avez existé vraiment. Ce qui reviendrait à un déni de sa propre existence.



Au-delà de cet aspect philosophique, et contrairement à ce que l'on pourrait penser, Abattoir 5, n'est pas un film d'horreur sanglant. D'ailleurs certains éditeurs de VHS peu scrupuleux ont autrefois essayé de le faire croire en exploitant une jaquette mensongère car sortie de son contexte et où l'on pouvait voir le visage de Billy ensanglanté. C'était certainement plus vendeur ! Le titre évoque plutôt les camps de détention allemands pendant la guerre de 39-45 et dans lesquels, Kurt Vonnegut, auteur du roman éponyme, a séjourné et vécu l'horreur. Les camps étant comparés ici à des abattoirs, établissements où l'on tue des animaux destinés à la consommation. Autrement dit, c'est un lieu sordide, où les individus tous immatriculés, sont parqués comme des bêtes, attendant une mort quasi inéluctable.

Abattoir 5 serait plutôt un film de science-fiction atypique mâtiné de passages semi autobiographiques rendant compte des expériences de Vonnegut à Dresde durant la guerre, de scènes de la vie courante empruntées ici ou là et témoignant de la difficile réadaptation à la vie civile de tout participant à un conflit armé, puis de scénettes fantastiques inventées dans le but d'échapper à une réalité trop douloureuse.

Vous aurez aisément compris à la lecture de tout ce qui a précédé, que le scénario du film opte pour une déconstruction narrative certaine, attestant de l'état mental de Billy qui va d'une époque à une autre sans réel fil conducteur. Ce qui peut nous faire douter quant à sa santé psychologique. Est-il fou ? Rêve-t-il éveillé ? Est-il mort ? Toutefois, la vivacité des événements qu'il vit ou revit est telle que cela nous laisse croire qu'il arrive véritablement à se déplacer de manière spatio-temporelle. L'esprit serait-il alors plus fort que le physique ? Cette question ne trouve jamais sa réponse dans le long métrage, tout comme la fin est laissée à la libre appréciation des spectateurs ("happy end" ou "bad end" ?).



Techniquement, le film joue avec les moments où Billy fait des bonds dans le temps et ce de façon significative : les scènes importantes sont toutes entrecoupées de transitions pleines de sens et aidant à la reconstruction de la vie de Billy. Et justement la musique très poignante aide à la représentation de ces passages tout en portant le film car elle permet d'endurer les événements tragiques aussi bien que les plus réjouissants.

Ajoutons à cela que Michaaël Sacks interprète Billy Pilgrim de façon remarquable, il rend le personnage naïf et attendrissant, tel qu'il est dépeint dans le roman. Les autres acteurs se contentant de jouer leur rôle sans écart pour laisser semble-t-il toute la couverture à Michaaël Sacks, centre névralgique du film, sur les épaules duquel repose toutes les émotions.

Un des autres points forts du film est de montrer que le monde n'est pas manichéen et que les "méchants" sont situés de toutes parts. On en veut pour preuve que les atrocités de la guerre ne sont pas forcément perpétrées par un camp envers l'autre : Billy sera confronté pendant une bonne partie du film à un soldat américain comme lui qui lui fera vivre un enfer psychologique car il le tient pour responsable de la mort de son meilleur ami. Notons qu'"Abattoir 5" est écrit en plein conflit vietnamien et cela se ressent dans le film où l'on perçoit bien que pour l'auteur, l'Amérique n'est pas le modèle de vertu tant espéré : elle commet aussi des atrocités comme le bombardement de Dresde, le plus meurtrier de l'histoire après Hiroshima et Nagasaki. Il n'y a donc pas de mal ou de bien absolus en ce bas monde.

Le métrage, à l'instar de "Taxi Driver", "Voyage au bout de l'enfer", "Rambo", "L'échelle de Jacob", "Pulsions Cannibales" ou encore "Combat Shock", s'attarde également sur les conséquences de la guerre à l'égard des soldats de retour au pays et les stigmates indélébiles laissés par les horreurs vues et les tortures endurées lors des conflits armés. Pour Billy, tout pourrait aller pour le mieux au sortir de la guerre : il a retrouvé un emploi stable, vit dans une banlieue cossue et a deux superbes enfants. Seulement voilà, si l'on creuse un peu, sa femme est très superficielle et incapable de tenir ses engagements, sa fille suit la même destinée que sa génitrice et son fils rejoint l'armée tout comme son père. Rien de très encourageant donc pour Billy qui peine à se réadapter mentalement à la vie normale même s'il en donne l'apparence. C'est peut-être pourquoi il se réfugie dans le rêve ou la réminiscence. Il oublie ainsi la banalité de son existence ou essaie de se convaincre qu'il existe vraiment en se remémorant les événements les plus durs de sa vie (la Seconde Guerre Mondiale) ou en s'en inventant de meilleurs (la captivité sur la planète Tralfamadore où il est retenu en compagnie d'une superbe femme et où il est observé par des entités invisibles se renseignant sur les comportements humains). Certains pourront y voir là un paradis, endroit finalement mérité par Billy tant sa vie sur Terre ne fut pas de tout repos, d'autres un rêve inaccessible vers lequel Billy se tourne pour oublier son présent et son passé. Libre à chacun d'apprécier selon ses propres convictions.



Le réalisateur George Roy Hill également connu pour des chefs-d'œuvre du septième art comme "L'arnaque", "Butch Cassidy & le kid", nous livre là un film d'une richesse extrême rendant compte des comportements humains aussi bien d'un point de vue large (le ressenti de la guerre avant, pendant et après le conflit) que réduit (la vie de tout un chacun à travers le prisme du cadre familial), et ce sans jamais prendre véritablement parti, laissant soin aux spectateurs de se faire leur propre opinion. Ainsi, ce long-métrage construit sans consensus, manichéisme ou autre intention politique avérée, nous montre la vie telle qu'elle est, avec ses bons et mauvais côtés. Un film comme on en voit rarement avec un scénario incroyable, un discours simple sans fioriture, bien loin des produits uniformisés en provenance d'Hollywood. Comme quoi on peut faire des bons films au pays de l'Oncle Sam dès lors que le support de base est suffisamment solide et que la mise en image est confiée à un réalisateur de talent ayant une grande liberté d'action !








Du même réalisateur :